Alexandre Marcou/MSF
Abécédaire

Acceptance : Attention danger !

Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Politiste de formation, Fabrice a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis coordinateur de projet et chef de mission, il a travaillé dans de nombreux pays en conflit (Soudan, Ethiopie, Erythrée, Kosovo, Sri Lanka, etc.) et plus récemment au Malawi en réponse aux catastrophes naturelles. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016). Il est également l'un des principaux animateurs du podcast La zone critique. 

Le terme « acceptance » est entré dans le vocabulaire humanitaire à la fin des années 1990, avec la diffusion des premiers manuels et formations dédiées à la gestion de la sécurité des travailleurs de l’aide. Il désigne alors l’une des trois stratégies proposées aux acteurs humanitaires pour réduire les risques dans les environnements violents : utiliser des mesures de protection passive (casques, gilets pare-balle, voitures blindées, compounds fortifiés, etc.), dissuader d’éventuels assaillants grâce à des forces armées locales ou internationales, ou éliminer les menaces en se faisant apprécier de tous (acceptance La traduction française du terme anglais d’ « acceptance » serait « acceptation ». Mais à l’instar d’autres notions (accountability, duty of care, etc.) c’est le vocable anglais qui est utilisé dans le jargon humanitaire francophone pour souligner qu’on parle du « mot-concept » développé par les spécialistes de la sécurité. ). Mais comment être apprécié, toléré, accepté ? Deux approches cohabitent : l’une, politique, insiste sur l’importance de soigner ses amis ; l’autre, markéting, insiste sur la nécessité de soigner son image d’« organisation à principes » (principled organization), neutre, indépendante et impartiale. 

"Acceptance (of MSF presence & work) is the key to build a proper security management for the MSF project. MSF shows respect for the cultural and Islamic values of the population. MSF points out the importance of its principles and quality health care on any given opportunity."

- MSF Afghanistan Security Guideline, 2022

"The first pillar of the ICRC’s security model is ‘acceptance’, a concept embedded in the ICRC’s DNA (…) Acceptance is fostered by adhering to the principles of impartiality and of independence. To be effective, these principles must be explained and applied consistently."

- CICR, 2021 Fiona Terry, Jean-Philippe Kiehl, Robert Whelan, and Tamás Szenderák, « Debunkerising Acceptance: a view from the ICRC », Global Interagency Security Forum (GISF), Achieving Safe Operations through Acceptance: challenges and opportunities for security risk management, 2021, disponible à https://gisfprod.wpengine.com/wp-content/uploads/2021/12/Debunkerising_Acceptance_a_view_from_the_ICRC.pdf.

"MSF OCA and its staff’s adherence to core humanitarian principles is instrumental in gaining acceptance by all relevant stakeholders in the context. Whilst acceptance remains the dominant security strategy, protective measures may also be deployed when appropriate."

- MSF Operational Center Amsterdam, General Safety and Security Policy

"The concept of acceptance has long been the cornerstone of the humanitarian security approach. The core humanitarian principles of humanity, neutrality, and impartiality underpin acceptance and provide the basis for warring parties to accept humanitarian action in situations of armed conflict."

- OCHA, 2011 OCHA, To Stay and Deliver. Good Practice for Humanitarians in Complex Security Environments, 2011, disponible à : https://www.unocha.org/publications/report/world/stay-and-deliver-good-practice-humanitarians-complex-security-environments-enar.

 

Aux origines politiques de l’acceptance (soigner ses amis)

Les années 1990 sont marquées par l’expansion considérable des opérations d’aide internationale dans les zones de conflit dont l’une des conséquences est l’augmentation en valeur absolue du nombre de travailleurs humanitaires blessés, tués, kidnappés – notamment dans les Balkans, dans le Caucase et en Afrique centrale dans la région des Grands Lacs Cf. Fabrice Weissman, « Violences contre les acteurs humanitaires : le sens de la mesure », in Michaël Neuman, Fabrice Weissman (dir.), Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l’ère de la gestion des risques, Paris, éditions du CNRS, 2016, pp. 105-133, disponible à : https://msf-crash.org/fr/secourir-sans-perir-la-securite-humanitaire-lere-de-la-gestion-des-risques/2-theories.. A l’initiative des bailleurs de fonds européens et américain, les agences humanitaires sont invitées à professionnaliser leur gestion de la sécurité, à créer des formations, à rédiger des manuels. L’un des plus célèbres est le Good Practice Review n°8 (GPR8) publié par l’Overseas Development Institute (ODI), think-tank londonien très influent dans le milieu de l’aide.

La première édition du GPR8, Operational Security Management in Violent Environments, paraît en juin 2000 Koenraad Van Brabant, Operational Security Management in Violent Environments, HPN Good Practice Review 8, June 2000, disponible à : https://gisf.ngo/wp-content/uploads/2014/09/0368-van-Brabant-GPR-8-Operational-security-management-in-violent-environments.pdf. . Elle est rédigée par Koenraad Van Brabant, anthropologue de formation. Dans cette première version, le GPR8 déplore que les acteurs de l’aide aient trop souvent tendance à se terrer dans des compounds militarisés d’où ils ne sortent qu’en voitures blindées (protection), sous la garde rapprochée de forces de maintien de la paix ou de milices locales (dissuasion). Bien que ces mesures soient parfois inéluctables, elles ont pour conséquence d’isoler les acteurs de l’aide des populations qu’ils cherchent à aider. C’est pourquoi, insiste la première édition du GPR8, il est préférable de poursuivre une « stratégie d’acceptance » visant à neutraliser ou à diminuer l’hostilité à l’encontre des acteurs humanitaires.

Ces derniers doivent rompre avec une « mentalité d’assiégé GPR8, 2000, p. 57 (« besieged mentality »). », sortir de leurs voitures blindées, « aller boire le théGPR8, 2000, p. 61 (« invite the elders to ‘tea’ »). » avec les autorités et les populations afin de mieux comprendre leurs attentes et leurs intérêts : dans quelle mesure les activités de secours consolident ou au contraire affaiblissent les pouvoirs en place ? Modifient-elles les rapports de forces politico-militaires ? Entrent-elles en tension avec les objectifs poursuivis par certains groupes (déplacements de population, blocus, colonisation, terre brûlée, etc.) ? Qui sont les personnes et groupes exclus des projets d’assistance et comment sont-ils susceptibles de réagir GPR8, 2000, pp. 40-43. ? Selon la première édition du GPR8 (2000), ces questionnements doivent guider l’adaptation des opérations de secours aux intérêts des forces en présence, quitte à ce que « les ressources ne soient pas strictement allouées sur la base des besoins mais en fonction des intérêts d’ensemble de l’opération GPR8, 2000, p. 58 (« An acceptance strategy may imply that resources are allocated not strictly according to need, but in a way which may facilitate the overall operation. »). ». Autrement dit, « là où la protection consiste à s’abriter du danger à distance et la dissuasion à intimider ses ennemis, l’acceptance vise à se faire des amis ». Pour autant, met en garde ce premier manuel, l’acceptance ne doit jamais être prise pour acquise : « elle doit être gagnée et activement maintenue GPR8, 2000, p. 58 (« In other words, acceptance is about making more friends, protection about sheltering at a distance, and deterrence about intimidating your enemies. »). ». Qui plus est, elle ne peut être obtenue de tous les groupes armés : certains peuvent devenir des « alliés », d’autres resteront des « menaces » GPR8, 2000, pp. 58-59, « Acceptance may not be an effective security strategy against all threats. (…) There are many actors in violent environments. Some pose a threat, others become allies. »..

Le tournant marketing de l’acceptance (soigner son image)

Dans les deuxième et troisième éditions du GPR8, qui paraissent respectivement en 2010 et 2025, cette approche politique des risques s’efface au profit d’une approche marketing réduisant l’acceptance à un enjeu d’image et de perception. Pour être en sécurité, les organisations de secours doivent avant tout être perçues comme neutres, indépendantes et impartiales, « faire du bon travail et adhérer aux principes humanitaires » soutient l’édition 2010 du GPR8 GPR8, Revised Edition 2010, p. 57 (“Achieving broad acceptance from communities, through good works and adherence to humanitarian principles”), disponible à : https://odihpn.org/wp-content/uploads/2010/11/GPR_8_revised2.pdf.. Cette position est reprise dans l’édition 2025 qui affirme :

« les principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance sont directement liés aux enjeux de sécurité, dans la mesure où ils influencent la manière dont les communautés locales et les parties belligérantes perçoivent les organisations d’aide et leur personnel. Ces perceptions peuvent faire ou défaire l’acceptance d’une organisation [et] son accès sécurisé aux contextes à haut risqueGPR8, Revised Third Edition 2025, p. 37, (“The humanitarian principles of neutrality, impartiality and independence connect directly to security by affecting how local communities and warring parties perceive aid organisations and their staff. These perceptions can make or break an organisation’s acceptance (a measure by which the organisation is a known entity in a given area, and its work appreciated or at least tolerated). It is chiefly through establishing acceptance that a humanitarian organisation can gain and maintain secure access to work in high-risk areas”), diponible à https://odihpn.org/en/publication/humanitarian-security-risk-management/.. »

Telle est, depuis vingt ans au moins, la doxa du milieu de l’aide, comme l’attestent les citations placées en exergue de cet article.

Cette redéfinition de l’acceptance en termes de perception (et non plus d’intérêt), coïncide avec un changement de regard des acteurs de l’aide sur les dangers qui les menacent. Selon l’édition 2010 du GPR8, l’hostilité de certains gouvernements et groupes armés à l’encontre d’agences d’aide internationales découle d’un malentendu : elles seraient perçues (à tort) comme des agents de la politique étrangère des États occidentaux.

« Dans certaines régions du monde, l’acceptance générale des organisations d’aide (occidentales) est devenue plus problématique, car elles sont désormais perçues comme des instruments de la politique étrangère ou des valeurs occidentales. Cela a été particulièrement le cas dans les contextes où la « guerre contre le terrorisme » s’est déployée (Irak, Afghanistan, certaines parties du Pakistan). Mais ce phénomène peut aussi être observé ailleurs : le gouvernement sri-lankais nourrit depuis longtemps une profonde méfiance à l’égard des organisations d’aide étrangères (y compris l’ONU) en lien avec son conflit contre les Tigres tamouls ; les autorités birmanes se sont montrées suspicieuses quant à l’influence des organisations d’aide étrangères après le cyclone Nargis ; et le gouvernement de Mugabe au Zimbabwe a périodiquement remis en cause la présence et les programmes des organisations d’aide occidentales. Au Soudan, la méfiance des autorités et les restrictions à l’égard des ONG internationales se sont accrues après l’inculpation du président Omar el-Béchir par la Cour pénale internationale en 2009GPR8, 2010, p. 66. « In some parts of the world, the general acceptance of (Western) aid agencies has become more problematic because they are now being seen as instruments of Western foreign policy or Western values. This has been the case most prominently in places where the ‘war on terror’ has played out (Iraq, Afghanistan, parts of Pakistan). But it can also be observed elsewhere: the Sri Lankan government has long harboured a deep suspicion of foreign aid agencies (including the UN) in relation to its conflict with the Tamil Tigers; the Burmese authorities were suspicious of the influence of foreign aid agencies following Cyclone Nargis; and the Mugabe government in Zimbabwe has periodically challenged the presence and programming of Western aid agencies. In Sudan, government suspicion towards and restrictions on international agencies increased following the International Criminal Court’s indictment of President Omar al-Bashir in 2009 ».. »

De fait, la fin de la Guerre froide inaugure une nouvelle ère d’interventionnisme politique et militaire de l’ONU et des démocraties libérales dans les conflitsCf. François Jean (dir.), Face aux crises…, Paris, Hachette, 1993 ; Fabrice Weissman (dir.), A l’ombre des guerres justes. L’ordre international cannibale et l’action humanitaire, Paris, Flammarion, 2003.. La première Guerre du Golfe en 1991 est suivie d’une multiplication d’interventions armées internationales sous drapeau de l’ONU dans les Balkans et en Afrique (Mozambique, Rwanda, Somalie, Libéria, Sierre Leone, Angola, Côte d’Ivoire, RDC). En 1999, l’OTAN bombarde et occupe le Kosovo qui devient un protectorat de l’ONU. En réponse aux attentats d’al-Qaida contre le World Trade Center en 2001, les États-Unis envahissent l’Afghanistan puis l’Irak deux ans plus tard. Au cours des années 1990 et 2000, la France dépêche son armée au Rwanda, en Côte d’Ivoire, en RDC et en République Centre-africaine, le Royaume-Uni en Sierra Leone, l’Australie au Timor-Leste.

Ces interventions ont pour point commun d’être justifiées par des considérations à la fois humanitaires (sécurisation des opérations d’aide, protection des population, défense des droits humains, promotion de la démocratie, etc.) et sécuritaire (préservation de la paix et de la stabilité internationale, puis après le 11 septembre 2001, lutte contre le terrorisme). Elles s’accompagnent du déploiement d’importantes opérations d’aide, mises en œuvre par des agences de l’ONU et des ONG financées à plus de 90% par les pays occidentaux, États-Unis en tête. Du point de vue des démocraties libérales et de l’ONU, les organisations humanitaires sont un « multiplicateur de forces » selon l’expression du Secrétaire d’État américain Colin Powell lors de l’invasion de l’Afghanistan en 2001. Par leur action, elles aident l’ONU ou les armées occidentales à remporter la guerre ou à consolider la paix.

Cet alignement stratégique entre démocraties libérales et agences d’aide internationale, est une aubaine pour les organisations humanitaires, dont les moyens financiers et humains s’accroissent de manière considérable. Mais le discours qui les associe à l’interventionnisme des Nations unies et des gouvernements occidentaux les met mal à l’aise. Elles craignent d’être assimilées aux forces armées occidentales ou onusiennes et prises pour cibles par leurs ennemis.

Ces craintes s’accroissent après l’attentat suicide contre le siège des Nations unies à Bagdad le 19 août 2003, qui fait 22 victimes dont Sergio Vieira de Mello, le Haut-Commissaire des Nations unies aux Droits de l’homme et chef de la Mission des Nations unies en Irak. C’est la première fois depuis l’assassinat en 1948 d’un haut-responsable de l’ONU par un groupe armé sioniste en Palestine, que les Nations unies sont directement visées par un attentat En 1948, Folke Bernadotte, médiateur de l’ONU en Palestine, est assassiné à Jérusalem par un groupe armé sioniste (Lehi). En 1961, Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l’ONU alors en mission au Congo, meurt dans un crash aérien dont les circonstances sont non élucidées. Selon une enquête de l’ONU, son avion aurait été abattu.. Deux mois plus tard, c’est la représentation du Comité international de la Croix-rouge (CICR) dans la capitale irakienne qui est ciblée par une ambulance suicide dont l’explosion fait 12 morts. L’année suivante, la directrice de Care International en Irak, Margareth Hassan, est enlevée et exécutée par un groupe armé exigeant le retrait des troupes britanniques du pays De nationalité britannique, irlandaise et irakienne, vivant depuis 30 ans en Irak, Margareth Hassan était connue pour son engagement aux côtés de la population irakienne. Après son enlèvement, de nombreux représentants politiques et religieux irakiens s’étaient mobilisés pour exiger sa libération.. Le 2 juin 2004, cinq membres de MSF Hollande sont tués en Afghanistan dans l’attaque de leur véhicule clairement identifié, dans la province de Badghis. L’attentat est revendiqué par un porte-parole des Talibans qui déclare à Reuters : « Nous les avons tués parce qu’ils travaillaient pour les Américains sous couvert d’aide humanitaire. Nous allons tuer encore plus de travailleurs de l’aide(« We killed them because they worked for the Americans against us using the cover of aid work. (…) We will kill more foreign aid workers. »)   https://www.hrw.org/news/2004/06/04/afghanistan-aid-workers-under-fire. »

Pour MSF et de nombreuses agences d’aide, cette tragédie illustre les conséquences désastreuses de la « confusion militaro-humanitaire ». La rhétorique humanitaire des armées occidentales, leur engagement dans des activités d’assistance similaires à celles menées par des ONG et plus généralement la participation du système de l’aide à la stabilisation de l’Afghanistan sous l’égide de l’ONU et de l’OTAN expliquent que les organisations humanitaires soient devenues des cibles : « l’aide n’est plus perçue comme une action impartiale, ce qui met en danger la vie des volontaires et réduit l'accès aux populations en détresse » déclare MSF en quittant l’Afghanistan en juillet 2004 MSF, communiqué de presse, « Après 24 ans de présence, MSF se retire d'Afghanistan », 28 juillet 2004, disponible à https://www.msf.fr/actualites/apres-24-ans-de-presence-msf-se-retire-d-afghanistan..

En l’occurrence, il se trouve que les Talibans ne sont pas les auteurs de l’attentat ayant coûté la vie à nos collègues. L’embuscade contre leur véhicule a été montée par un commandant local en conflit avec le gouvernement central et désireux de manifester son pouvoir de nuisance. Le meurtre de nos collègues n’est donc pas lié à la « confusion militaro-humanitaire » mais aux luttes de pouvoirs entre factions rivales alliées de la coalition internationale – et aux répercussions politiques du meurtre d’étrangers dans ce contexte Cf. Xavier Crombé avec Michiel Hofman « Afghanistan. Retour négocié », in Claire Magone et al. (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins Sans Frontières, Paris, La Découverte, 2011, pp. 65-91, disponible à : https://msf-crash.org/fr/agir-tout-prix-negociations-humanitaires-lexperience-de-msf/i-histoires-courtes..

Pour autant, les menaces proférées par les Talibans en 2004 sont alors bien réelles. En mars 2003, un délégué du CICR est assassiné sur ordre des Talibans, ainsi qu’une représentante du HCR huit mois plus tard. En déroute, ne contrôlant plus aucun territoire, les Talibans cherchent à semer le chaos derrière les lignes gouvernementales et, par leurs revendications mensongères, à se donner une importance militaire qu’ils n’ont pas. De leur point de vue, un bon humanitaire est alors un humanitaire mort. Par les services qu’ils rendent à la population, par les sommes pharamineuses qu’ils dépensent dans l’économie locale, les acteurs humanitaires soutiennent de facto l’effort de guerre des forces nationales et internationales ayant chassé les Talibans du pouvoir. D’autant plus qu’aucun humanitaire, pas même MSF, ne proteste contre l’assassinat par les forces de la coalition et leurs alliés afghans de centaines de prisonniers de guerre talibans, dans les prisons gouvernementales ou au cours de leur transfert dans des containers hermétiquement clos Idem.. Les Talibans estiment que la présence humanitaire joue alors contre leurs intérêts – tout comme les groupes djihadistes en Irak estiment ne tirer aucun bénéfice du déploiement humanitaire sauf lorsqu’ils enlèvent et négocient la revente d’expatriés sur le marché des otages, ou les exécutent de manière spectaculaire dans une stratégie de terreur.

Cette dimension politique de l’insécurité – l’incompatibilité entre les buts de guerre des Talibans au début des années 2000 et l’action des organisations humanitaires, y compris de MSF et du CICR – est complètement ignorée par l’approche principielle de l’acceptance attribuant les dangers à un tragique malentendu entretenu par la « confusion militaro-humanitaire. » Oubliant les recommandations de la première édition du GPR8, la plupart des acteurs humanitaires ne s’interrogent pas sur la manière dont leur action modifie de fait les rapports de forces politico-militaires au profit des forces de la coalition et de leurs alliés afghans... Leur priorité est tout autre : se distinguer de « l’Occident » par des campagnes de communication soignant leur image d’organisation « à principes ».

En Afghanistan, cette approche conduit MSF à redoubler d’efforts pour se présenter publiquement comme une association « neutre, indépendante et impartiale ». Pour autant, c’est en prenant en compte les intérêts des Talibans qu’elle renoue quelques années plus tard un dialogue avec ces derniers Cf. Xavier Crombé, op. cit.. A partir de 2006, les Talibans commencent à reconquérir des territoires et à considérer que les humanitaires leurs sont désormais plus utiles vivants que morts, notamment pour organiser les soins aux combattants et aux civils dans leur zone d’influence. En 2009, MSF réouvre des activités en Afghanistan, dans la province de Helmand, largement acquise à l’opposition armée et dans une banlieue de Kaboul qui accueille de nombreux déplacés. Mais l’approche politique à partir de laquelle MSF a réengagé des négociations avec les Talibans, est complètement occulté par son discours : en public comme en interne MSF affirme que si l’organisation est désormais « acceptée » et en sécurité c’est qu’elle fait du « bon travail » et qu’elle « respecte les principes » en parlant à toutes les parties au conflit.

Ce récit fictionnel finit par contaminer l’analyse sécuritaire des responsables opérationnels. Selon les analyses rétrospectives menées par MSF, la croyance au pouvoir protecteur des principes et de l’acceptance est l’une des raisons pour lesquelles MSF sous-estimera deux risques majeurs : l’hostilité de certains factions progouvernementales vis-à-vis de sa stratégie d’engagement avec les Talibans qui se traduit par le bombardement de l’hôpital de Kunduz par l’armée américaine en 2015 (32 morts, dont 13 personnels MSF et 10 patients) ; et la haine de l’État islamique à l’encontre des étrangers et des populations chiites, à l’origine de l’attaque de la maternité de Dasht-e-Barchi à Kaboul en 2020 (24 morts, dont 16 mères, une sage-femme de MSF et deux jeunes enfants).

Les dangers de l’approche marketing de l’acceptance

Le succès de l’approche marketing de l’acceptance tient au fait qu’elle entretient la fiction qu’une action humanitaire extérieure au champ politique et militaire est possible. Or, quelles que soient leurs intentions et la façon dont elles interprètent leurs principes, les agences d’aide introduisent d’importantes ressources dans les conflits, susceptibles de renforcer ou de menacer les pouvoirs en place Cf. Fabrice Weissman, « Entre compromis et compromission. Les acteurs humanitaires face aux pouvoirs », MSF-CRASH, 19/12/2023, disponible à https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/entre-compromis-et-compromission-les-acteurs-humanitaires-face.. C’est particulièrement visible dans les camps de réfugiés ou de déplacés, qui peuvent constituer des outils de contrôle de populations jugées dangereuses (comme au Sri Lanka en 2009 ou au Nigéria depuis le milieu des années 2010, où les armées ont utilisé l'aide humanitaire pour organiser l’internement des populations évacuées de force des zones rebelles Cf. par exemple Fabrice Weissman, « Sri Lanka : Médecins Sans Frontières dans la guerre totale », in Agir à tout prix ? Négociations humanitaires, l’expérience de Médecins sans Frontières, sous la direction de Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman, Paris, Éditions La Découverte, 2011 disponible à : https://msf-crash.org/fr/agir-tout-prix-negociations-humanitaires-lexperience-de-msf/i-histoires-courtes et Vincent Foucher, Fabrice Weissman, « La fabrique d’une ‘crise humanitaire’. Le cas du conflit entre Boko Haram et le gouvernement nigérian (2010-2018) », Politique africaine, 2019/4, n° 156, p. 143-170 disponible à : https://shs.cairn.info/revue-politique-africaine-2019-4-page-143?lang=fr.). Dans d’autres circonstances, les camps peuvent servir de sanctuaires à des groupes armés ou criminels exerçant un contrôle plus ou moins étroit sur la distribution de l’aide (comme ce fut le cas des milices génocidaires dans les camps de réfugiés rwandais du Zaïre à la fin des années 1990Cf. Bradol, Jean-Hervé, et Le Pape, Marc, Génocide et crimes de masse. L’expérience rwandaise de Médecins Sans Frontières (1982-1997), Paris, CNRS Éditions, 2017, 280 p, disponible à : https://msf-crash.org/fr/guerre-et-humanitaire/genocide-et-crimes-de-masse-lexperience-rwandaise-de-msf-1982-1997.). A l’extérieur des camps, l’aide humanitaire est une ressource précieuse pour des gouvernements ou des groupes armés cherchant à soigner et nourrir leurs combattants, administrer des territoires et répondre aux attentes sociales de leurs populations. Des États comme le Sud Soudan par exemple, délèguent l’intégralité de leurs fonctions redistributives (santé, éducation, infrastructures, etc.) au système de l’aide, réservant les recettes de l’État à l’enrichissement de l’oligarchie au pouvoir et de sa clientèleCf. ONU, « Soudan du Sud : l’ONU dénonce une corruption systémique et une prédation des élites », 16 septembre 2025, https://news.un.org/fr/story/2025/09/1157477..

Au-delà des services qu’ils rendent à la population, les acteurs humanitaires représentent une source de revenus importante pour les autorités et les notables, via les taxes, les impôts, le contrôle des taux de changes, ou plus prosaïquement les détournements, les vols, les pillages ou les prises d’otages. Les agences de secours injectent d’importantes liquidités dans l'économie locale sous forme de salaires, de loyers, de contrats de service et d’achats locaux. Ces dépenses ont un effet d'entraînement sur l'économie locale, au point de participer à la création de véritables pôles urbains dans certains pays. La compétition pour s'approprier la rente humanitaire peut elle-même être source d’insécurité, comme en Somalie (où la majorité des incidents de sécurité sont liés à la négociation de contrats de travail et de services).

Enfin, les agences d’aide sont des relais d’opinion qui influencent le regard porté sur les gouvernements et les groupes armés dans les sociétés locales et le reste du monde. C’est d’ailleurs la seule dimension politique explicitement abordée par l’approche marketing des deux dernières éditions du GPR8 qui déconseillent aux humanitaires de s’exprimer sur les violations des droits humains et du droit humanitaire pour ne pas nuire à « l’acceptance » Le guide recommande de se méfier des journalistes de donner au terrain le dernier mot en matière de prise de communication publique. « The pursuit and preservation of acceptance may require that agencies stay silent about humanitarian or human rights abuses. Speaking out may create security risks on the ground, or may lead to the agency’s expulsion. (,,,) A good organisational policy would be never to make any public statement about a particular situation without first having received the go ahead from field-based colleagues » (GPR8-2010, p. 68)..

En se croyant en sécurité dès lors qu’ils s’affichent neutres, indépendants et impartiaux, les acteurs humanitaires s’interdisent d’évaluer leur contribution à l’économie politique des conflits et donc les véritables raisons pour lesquelles ils sont tolérés et acceptés. Ce faisant ils courent un double risque : celui de ne pas repérer le moment où ils deviennent plus utiles morts que vivants à certains acteurs du conflit ; et le moment où leur contribution à l’économie politique est telle, qu’ils deviennent plus utiles aux forces criminelles qui les « acceptent » qu’aux populations opprimées qu’ils cherchent à aider.

 

Pour citer ce contenu :
Fabrice Weissman, « Acceptance : Attention danger ! », 29 juin 2026, URL : https://msf-crash.org/fr/acceptance-attention-danger

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