Corridors humanitaires : dérogations précaires sujettes à manipulation
Maelle L'Homme
Les couloirs humanitaires, souvent salués comme des instruments d'accès en temps de guerre, cristallisent en réalité les ambiguïtés et les limites de l'action humanitaire contemporaine. À travers une analyse critique de leur usage, cet article interroge l'efficacité, la neutralité et les implications politiques de dispositifs qui, sous couvert de protection, peuvent servir des agendas militaires ou diplomatiques.
Introduction
Le pape Benoît XVI, le président russe Vladimir Poutine et le secrétaire général des Nations unies António Guterres ont au moins une chose en commun : ils ont tous trois, à divers moments et dans différents contextes, appelé ou ordonné la mise en place de « corridors humanitaires ». Mobilisée afin d’évacuer des civils blessés en Ossétie du Sud en 2008, d’instaurer un cessez-le-feu quotidien dans la Ghouta orientale en Syrie en 2018 ou d’aider les populations dans la région du Tigré en Éthiopie en 2021, la notion est aujourd’hui si fréquemment invoquée qu’elle passe inaperçue dans le discours public général, bien qu’elle ne repose sur aucune base juridique et ne fasse l’objet d’aucune définition rigoureusement approuvée.
Censés permettre le déploiement sans entrave de l’aide humanitaire et/ou l’évacuation de civils, les corridors humanitaires ont le plus souvent été utilisés dans les contextes de conflits armés en vue de sécuriser le passage à travers un territoire contesté. Leur existence est fondée sur ce qui constitue un objectif essentiel du droit de la guerre : la protection des populations civiles contre les opérations militaires. Mais le fait qu’ils soient par définition temporaires et géographiquement circonscrits nuit à l’obligation de l’ensemble des parties, prévue par le droit international humanitaire, de permettre aux civils de quitter les régions touchées par les combats et d’assurer l’acheminement d’une aide impartiale aux personnes qui en ont besoin. C’est pour cette raison que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ne souhaite pas promouvoir ce concept, même s’il reconnaît qu’il peut être utiles à d’autres organisations humanitaires« Access to war victims in Iraq: humanitarian corridors and access to victims of war », interview de Balthasar Staehelin, délégué général pour le Moyen-Orient, 3 avril 2003, 2003, URL: www.icrc.org/en/doc/resources/documents/interview/5l9jzb.htm et y avoir eu recours en certaines occasionsLors du conflit entre la Géorgie et l’Ossétie du Sud en 2008, le CICR a demandé l’ouverture d’un corridor humanitaire pour permettre aux ambulances d’évacuer les blessés et aux civils d’être évacués de la zone de conflit. « ICRC seeks humanitarian corridor in South Ossetia », Reuters, 8 août 2008, URL: https://www.reuters.com/article/idUSL8576465.
Les nombreux exemples de corridors et de zones de sécurité qui n’ont pu remplir leur mission et sont devenus la cible d’attaques durant la période ayant suivi la fin de la guerre froide suggèrent également un décalage entre l’apparente simplicité du concept et sa mise en application. Le consentement des forces politiques engagées dans un conflit armé – qu’elles soient étatiques ou non – à la création d’un corridor humanitaire dépend de l’importance qu’elles accordent à leur population, de l’image qu’elles veulent donner au niveau international et de la manière dont ces deux facteurs pèsent face à des intérêts militaires contradictoires. Toutefois, l’imprécision de la notion elle-même est sans doute à l’origine d’interprétations divergentes et, par conséquent, d’une ambiguïté bien commode.
Cet article propose un examen historique des corridors humanitaires, à la fois comme mode opératoire et comme terminologie. Il s’appuie sur une réflexion interne à Médecins sans frontières sur l’applicabilité de la notion aux champs d’intervention contemporains. Un biais potentiel de cette analyse est qu’elle se concentre d’abord sur les situations problématiques, omettant ainsi un certain nombre de contextes à l’issue plus favorable. L’objectif de cette synthèse n’est donc pas de se prononcer de façon dogmatique pour ou contre les corridors humanitaires en général, mais d’en explorer les zones grises et d’examiner dans quelles circonstances, dans quelle mesure, à quelles conditions et au prix de quelles possibles manipulations l’utilisation de ces corridors peut être bénéfique pour les populations concernées.
Les origines d’un concept
Emprunté à l’italien corridore, qui signifie « passage étroit » ou « endroit où l’on court », le mot corridor a été utilisé au XVIIe siècle dans le domaine militaire pour nommer le chemin qui contournait les fortifications et permettait une communication rapide avec les troupes. Le terme a ensuite connu de nombreux changements de sens dans le champ lexical de l’architecture avant d’être repris dans d’autres disciplines, tels que la biologie et la géographie, où il a été employé de façon plus ou moins métaphorique pour désigner un passage, le plus souvent long et étroit, reliant deux espaces. Il est difficile de dater le moment exact où cette notion a été appliquée à l’action humanitaire, mais il convient de souligner que l’idée de ravitailler ou d’évacuer une ville assiégée n’est pas propre à ce domaine.
Les premières opérations de ce type ayant permis de sauver des vies humaines ont été mises en œuvre par les États eux-mêmes sous la forme de ponts aériens au service d’objectifs politico-militaires. Des exemples bien connus sont celui de la ville de Berlin, mis en place en 1948-1949 par l’armée américaine afin d’approvisionner les soldats des forces alliées ainsi que la population civile pendant le blocus soviétique, et l’opération Poomalai, menée par l’armée de l’air indienne au-dessus de la ville assiégée de Jaffna en juin 1987, destinée tant à éviter les pertes civiles qu’à soutenir de façon symbolique le mouvement séparatiste tamoul. L’organisation d’évacuations massives de civils constitue depuis longtemps une prérogative des États, pour des raisons humanitaires, politiques ou militaires. Parmi les exemples célèbres de la Seconde Guerre mondiale, on peut citer l’opération Kindertransport, au cours de laquelle des enfants juifs ont été évacués des régions contrôlées par les nazis vers le Royaume-Uni, et l’opération Pied Piper, où des civils britanniques, principalement des enfants, ont été envoyés vers des zones jugées moins risquées afin d’être éloignés des bombardements aériens.
La technique du pont aérien a été appliquée à l’action humanitaire dès 1968 au Biafra, pour contourner le blocus imposé à l’enclave par l’armée nigériane. Considéré comme le plus grand pont aérien civil du monde, avec 5 300 vols transportant 60 000 tonnes de fournitures humanitaires sur une période d’environ deux ans, le pont aérien vers le Biafra est le résultat des efforts d’une coalition ad hoc d’organisations non gouvernementales internationales et du CICR, insatisfaits après l’échec des négociations avec le gouvernement nigérian. Mais ce n’est qu’à partir de la fin des années 1980, à une époque marquée par la résurgence de tensions nationalistes à l’issue de l’affrontement Est-Ouest et où la couverture médiatique des conséquences humanitaires de la multiplication des conflits intraétatiques semblait justifier l’ingérence, que la notion de corridor humanitaire est entrée dans le langage de la diplomatie interventionniste.
Sous l’égide des Nations unies, les États ont tenté de contenir les conflits à l’intérieur de leurs frontières en créant des zones neutres reliées à des corridors humanitaires et censées inciter les populations à rester ou à retourner dans leur pays d’origine en leur garantissant une assistance. La nature et les modalités de la fourniture de l’aide ont donc radicalement changé pour répondre aux besoins de populations déplacées à l’intérieur du pays, l’action humanitaire se déployant de plus en plus dans les zones de souveraineté contestée et non plus à leur périphérie. Par conséquent, l’établissement de l’intervention humanitaire au cœur des conflits et les politiques d’endiguement des flux de populations combinés ont conduit les opérations de secours à dépendre de l’existence de corridors humanitaires (Jean, 1997). Au Soudan, en 1989, les interventions organisées dans le cadre de l’opération Lifeline Sudan reposaient sur la négociation de « couloirs de paix » destinés à garantir l’acheminement et la distribution impartiale de l’aide par voies aérienne et terrestre. Dans d’autres contextes, la dépendance des opérations de secours à la présence de ces corridors découlait de la création de zones « protégées » ou « sûres ». Au Kurdistan irakien, l’opération Provide Comfort lancée en 1991 par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France a consisté à créer une zone protégée et à mettre en place des corridors de sécurité dédiés au rapatriement des réfugiés kurdes depuis la Turquie. De même, en ex-Yougoslavie, en 1992, une force de protection des Nations unies, la FORPRONU (Force de protection des Nations unies), a dû établir des corridors terrestres et aériens pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire dans les zones placées sous sa protection (Sarajevo, Tuzla, Zepa, Gorazde, Bihac et Srebrenica).
L’absence de cadre normatif ou de définition précise
Le concept juridique de « couloirs d’urgence » apparaît dans la résolution 45/100 de l’Assemblée générale des Nations unies du 14 décembre 1990. Il s’appuie sur le principe du libre accès aux victimes inscrit dans les conventions de Genève et réaffirmé dans de nombreuses résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité des Nations unies depuis 1988, mais il n’est défini nulle part. En effet, malgré la diffusion des concepts de « droit d’ingérence » et de la « responsabilité de protéger » et le fait que le Conseil de sécurité exhorte les États à permettre l’acheminement « efficace et sans entrave » de l’aide humanitaire dans des conditions de plus en plus contraignantes, au point d’autoriser parfois le recours à la force pour sécuriser les opérations d’assistance, aucune résolution ultérieure ne fait explicitement référence aux corridors en tant que moyen concret d'acheminer l'aide humanitaire ou d'organiser l’évacuation des civils. Une exception notable est peut-être la résolution 2165 du 14 juillet 2014 relative à la Syrie, qui autorise l’ouverture de points de passage frontaliers destinés à permettre l’acheminement de l’aide vers les zones contrôlées par l’opposition – une idée très similaire à celle des corridors humanitaires.
Qu’il soit terrestre, maritime, fluvial ou aérien, un corridor humanitaire est une bande de territoire censée permettre le déploiement sans entrave de l’aide humanitaire et/ou la circulation des civils. Cela étant, la notion est ambiguë tant sur les objectifs recherchés que sur la nature exacte des contraintes d’accès que le corridor est censé contourner. Les deux fonctions d’un corridor, le transport de l’aide ou la circulation des civils, peuvent coexister. Dans le cas de la seconde, le corridor peut être utilisé aussi bien pour le rapatriement d’une population (par exemple depuis la Turquie au Kurdistan irakien en 1991-1996 et depuis le Zaïre vers le Rwanda en 1996) que pour son évacuation, ce qui est le plus fréquent. L’évacuation peut être générale et massive ou sélective, en fonction des personnes considérées comme menacées et vulnérables. Par exemple, en Syrie, le terme « corridor humanitaire » était couramment utilisé pour désigner la « mise à l’abri » de tous les civils (à Alep en 2016, dans la Ghouta orientale en 2018 et à Rubkan en 2019), alors qu’appliqué à Gaza en 2014, il désignait des routes d’évacuation pour les seuls blessés, mises en place dans le cadre de trêves humanitaires de seulement quelques heuresLes recherches qui ont donné lieu à la publication de ce travail dans la revue du Journal of Humanitarian Affairs ayant été réalisées en 2021, elles ne tiennent pas compte des développements récents en Syrie ou à Gaza.. Récemment, le terme a également pris un autre sens pour caractériser un mécanisme spécifique de relocalisation des réfugiés depuis le Liban, l’Ethiopie et la Libye vers l’Italie et la France, dans le cadre de protocoles d’accord signés entre les États et les organisations de la société civile.
Les objectifs attendus d’un corridor dépendent largement du contexte dans lequel il est mis en œuvre. La plupart du temps, il permet d’accéder à une zone dont la souveraineté est contestée lors d’un conflit armé, comme ce fut le cas en Bosnie en 1992-1995, en Tchétchénie en 2000, au Darfour en 2003-2006, et plus récemment en Ukraine, pour l’évacuation des villes de Donetsk, Luhansk et Horlivka en 2014. Mais la création d’un corridor humanitaire peut aussi être une réaction à la fermeture d’une frontière en temps de paix. En 2014, par exemple, lors de l’épidémie d’Ebola, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont fermé leurs frontières avec la Guinée et le Liberia, mais ont mis en place des corridors humanitaires pour faciliter l’acheminement de l’aide vers ces deux pays lourdement touchés par l’épidémie. Parfois, les corridors ont été envisagés par des tiers afin de contourner les obstacles bureaucratiques, comme au Myanmar après le cyclone Nargis en 2008.
Dilemmes liés à la faisabilité et à la protection
Paradoxalement, les corridors humanitaires ne peuvent exister que dans des environnements hostiles mais suffisamment stables pour relier deux territoires bien définis, chacun contrôlé de façon relativement permanente par des autorités clairement identifiables. Archétypales mais exceptionnelles, ces situations sont celles d’enclaves telles qu’au Biafra en 1968, en Bosnie en 1992-1995 ou au Vanni sous contrôle des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) au Sri Lanka jusqu’en 2009. Mais dans la mesure où les corridors ont un impact sur la dynamique globale des conflits en modifiant les enjeux de contrôle territorial, en contrariant les stratégies de siège et en perturbant les opérations militaires, le consentement des belligérants à leur mise en place est quasi toujours extrêmement difficile à obtenir et fragile, ce qui explique pourquoi ils sont fréquemment attaqués peu après leur ouverture (Hoffman, 2020). En Tchétchénie, en 1999, les corridors censés permettre aux civils de fuir les villages bombardés ont eux-mêmes été la cible de bombardements, à tel point que certains les ont qualifiés de « couloirs de la mort ». La Syrie est un autre cas d’espèce, des rapports ayant fait état d’une intensification des offensives terrestres dans la Ghouta orientale quelques jours seulement après l’adoption à l’unanimité, en février 2018, de la résolution 2401 appelant au déploiement de convois humanitaires (Price, 2020).
Les corridors mis en place avec des moyens militaires sont également vulnérables aux attaques et la présence d’une force internationale mandatée par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies s’est révélée par le passé inefficace, voire contre-productive. En ex-Yougoslavie et au Rwanda, les corridors reliant les zones de sécurité au monde extérieur ont été pris pour cible tout comme les zones elles-mêmes, par les deux parties. Entre juillet 1992 et janvier 1996, par exemple, le pont aérien de Sarajevo a été la cible de plus de 270 incidents provoqués à la fois par les Serbes de Bosnie pour bloquer l’aide humanitaire et par les Bosniaques musulmans pour inciter les dirigeants occidentaux à intervenir militairement.
Les corridors humanitaires peuvent également détourner l’attention de la communauté internationale des atrocités commises ailleurs et constituer ainsi une manœuvre délibérée de la part de belligérants souhaitant se regrouper, renforcer leurs arsenaux ou redéployer leurs forces. De telles accusations ont par exemple été formulées à l’égard de toutes les parties lors des prétendues « trêves humanitaires » en Syrie. Par conséquent, contrairement à l’image couramment répandue, les dilemmes éthiques posés par les couloirs humanitaires en termes de protection concernent tout autant ce qui se passe à l’intérieur du périmètre du corridor que l’impact potentiel qu’ils peuvent avoir plus largement sur les conflits.
Mieux vaut un accès restreint que pas d’accès du tout ?
Malgré la difficulté à les sécuriser, les corridors humanitaires sont souvent considérés comme un compromis nécessaire. La question de leur efficacité en termes d’acheminement de l’aide est rarement abordée, à la fois parce qu’ils sont généralement déployés lorsqu’il n’existe pas d’autre accès et parce que personne ne peut savoir rétrospectivement quel type d’assistance aurait été possible si le corridor n'avait pas existé. Mais leur caractère restrictif mérite quelques commentaires. Quelles que soient leurs particularités, qu’ils traversent les frontières, les lignes de front ou les deux, tous les corridors humanitaires présentent deux caractéristiques essentielles : ils ne durent que le temps d’une trêve humanitaire ou d’une résolution et rarement tout au long d’un conflit, et ils ne couvrent qu’une bande de territoire spécifique. Néanmoins, le fait de qualifier une zone (ou un moment dans le temps) de « spéciale » ou d’« humanitaire » revient à présenter tout ce qui l’entoure comme « non humanitaire ». Par conséquent, s’interroger sur l’impact des corridors humanitaires implique d’examiner ce qui se passe non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, de l’espace délimité, à la fois en termes de protection, comme indiqué ci-dessus, mais aussi en termes d’assistance nécessaire.
À l’intérieur de la zone spéciale alimentée par les corridors, l’aide acheminée répond rarement aux besoins. Le poste-frontière de Bab al-Hawa, entre la Syrie et la Turquie a, par exemple, été décrit comme une « voie vitale » censée permettre à l’aide d’atteindre les 3 à 4 millions d’habitants du nord-ouest de la Syrie. Mais les corridors ne donnent souvent accès qu’à une petite zone, alors que la population qui a besoin d’aide est généralement disperséeUne exception notable est l'opération de secours et de rapatriement Provide Comfort au Kurdistan irakien, entre 1991 et 1996, où des corridors ont desservi une vingtaine de camps de transit le long de la frontière turco-irakienne, facilitant la distribution de l’aide en amenant les réfugiés dans des zones plus accessibles et moins dispersées.. En outre, la question de savoir qui a besoin d’assistance et qui n’en a pas besoin n’est pas exempte d’interprétations et de manœuvres politiques, comme l’illustrent les récits contradictoires avancés au cours des discussions du Conseil de sécurité sur les extensions successives du mécanisme d’aide transfrontalière à la Syrie.
Les corridors ne sont pas non plus à l’abri de formes plus directes de détournement ou de confiscation de l’aide à travers le pillage ou le blocage des convois et le contrôle des bénéficiaires. À cet égard, les facteurs ayant conduit à la famine dans le Bahr el-Ghazal en 1998 lors de l’opération Lifeline Sudan sont bien documentés, notamment la manière dont Khartoum et l’Armée populaire de libération du Soudan ont contrôlé les points de distribution de l’aide et refusé aux agences étrangères l’accès direct aux bénéficiaires, malgré l’ouverture de « couloirs de la paix ».
Plus généralement, de même que la mise en place de « zones de sécurité » peut se faire au prix d’abus commis en dehors de ces zones (Keen, 2017), la création de couloirs humanitaires implique souvent de renoncer à un accès plus large et d’accepter de ne pas répondre à de potentiels autres besoins. À cet égard, les systèmes de notification humanitaire, également connus sous le nom de « déconfliction »Le terme de « déconfliction » est défini par l’OCHA comme l’« échange d’informations et de conseils de planification par les acteurs humanitaires avec les acteurs militaires afin de prévenir ou de résoudre les conflits entre deux ensembles d’objectifs, de lever les obstacles à l’action humanitaire et d’éviter les dangers potentiels pour le personnel humanitaire ». Cela peut inclure la négociation de trêves militaires, l’arrêt temporaire des hostilités ou les cessez-le-feu, ou les corridors de sécurité destinés à l’acheminement de l’aide. (OCHA, 2011, p. xiv)., sont peut-être l’incarnation la plus contemporaine et, sans doute, la plus subtile des corridors. Face à l’augmentation des frappes aériennes sur des sites civils, notamment en Syrie et au Yémen, ces systèmes sont censés réduire les risques pour le personnel humanitaire grâce à la transmission aux belligérants des coordonnées géographiques des emplacements et des mouvements des opérations humanitaires. Mais, outre le fait que ces dispositions ne permettent pas d’éviter tous les incidents, elles sont susceptibles de restreindre l’accès aux victimes en plaçant les organisations humanitaires dans la position de devoir attendre une autorisation tacite sous peine de se voir refuser une quelconque protection.
Un faux-semblant de respectabilité pour des intentions hautement politiques
Les corridors s’inscrivent inévitablement dans un contexte plus large d’instrumentalisation de la rhétorique humanitaire, dont la meilleure illustration est l’annonce par le gouvernement éthiopien, en juin 2021, d’un prétendu « cessez-le-feu humanitaire » dans le Tigré, alors qu’il continuait d’entraver l’acheminement de l’aide. Outre les effets secondaires négatifs, voulus ou non, présentés plus haut, les couloirs humanitaires ont été manipulés de manière flagrante à plusieurs reprises au cours de l’histoire. Parfois, des groupes armés ont profité de la mise en place de voies d’approvisionnement humanitaires pour faire passer en contrebande des armes et des munitions ou pour recruter et rapatrier des troupes. Le plus souvent, les belligérants les ont acceptées dans le seul but de sauver les apparences sur la scène internationale, d’adoucir leur image et d’accroître leur crédibilité – par exemple, lorsque la Russie a annoncé la mise en place de corridors humanitaires à Grozny en 1999, quelques jours après avoir ouvert le feu sur des civils fuyant la ville.
Les corridors d’évacuation, en établissant les conditions d’échange et de transfert de populations qui bouleversent l’équilibre des forces, sont particulièrement susceptibles d’être utilisés dans le cadre de stratégies de guerre. Les parties peuvent s’en servir pour contraindre une population à passer d’une zone rebelle à une zone gouvernementale, comme ce fut le cas en Syrie en février 2019 lorsque la Russie a ouvert unilatéralement deux corridors humanitaires pour faciliter le retour de la population déplacée vivant à Rubkan vers les zones sous contrôle gouvernemental, après avoir bloqué le camp et entravé l’aide pendant des années. Les corridors destinés à évacuer une ville assiégée peuvent également servir des objectifs militaires en faisant de celle-ci une cible légitime (quitte à négocier la sortie des chefs rebelles avant l’assaut final, comme ce fut le cas à Mossoul en 2016) ou, dans des cas extrêmes, entériner une politique de nettoyage ethnique en vidant par la force une région de ses habitants (un objectif clair des nationalistes serbes lors de la guerre de Bosnie par exemple). À l’inverse, des civils ont été utilisés comme boucliers humains par des groupes rebelles qui les gardaient en otages dans le but de sécuriser des positions militaires ou pour contraindre les forces gouvernementales à commettre des crimes de guerre. Ce fut, par exemple, la stratégie des LTTE lorsque les troupes du gouvernement sri-lankais ont pénétré dans la région de Vanni au début de l’année 2009.
En fin de compte, ce qui importe, c’est la raison qui sous-tend la décision de mettre en place un corridor humanitaire ou la demande d’en ouvrir un. Les corridors peuvent être utilisés par une tierce partie ou la communauté internationale pour dissimuler une intervention militaire ou, au contraire, pour faire diversion, rassurer l’opinion publique et masquer une impuissance politique face au vrai problème. Plusieurs auteurs ont estimé, par exemple, que la politique d’aide humanitaire massive en Bosnie en 1992 était une stratégie de diversion en raison de l’absence d’initiatives politico-militaires visant à mettre fin au conflit (Jean, 2004). Comme indiqué précédemment, il existe également des situations où les appels à la création de corridors humanitaires ou de dispositifs transfrontaliers sont considérés comme des moyens de contourner des exigences administratives onéreuses et de forcer les États concernés à accepter une présence à l’intérieur du pays. Un exemple bien connu de ces manœuvres politiques est celui du Myanmar en mai 2008, où les défenseurs du droit d’ingérence en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis ont lancé des appels à l’ouverture de voies aériennes et maritimes pour acheminer l’aide vers la région de l’Ayeyarwady après le passage du cyclone Nargis. La France est allée jusqu’à invoquer le principe de la responsabilité de protéger (qui ne s’applique pas aux situations de catastrophes naturelles) pour tenter de justifier et d’imposer le passage de l’aide humanitaire, brandissant ainsi la menace d’une intervention militaire (Jeangène Vilmer, 2012).
Conclusion : traduire l’analyse historique dans la pratique
Loin du droit de passage anodin qu’ils sont censés incarner, les corridors humanitaires s’apparentent davantage à une pâle affirmation du principe de libre accès aux victimes. Leur normalisation dans le discours public doit donc inciter à la prudence. Les corridors peuvent constituer un instrument utile pour mettre en œuvre des interventions temporaires et d’urgence dans des zones difficiles d’accès tout en continuant à plaider en faveur d’un accès plus large et permanent, mais le coût de la création d’une séparation entre un espace humanitaire et un espace non humanitaire ne doit pas être sous-estimé. De ce point de vue, les procédures de déconfliction transforment le principe du libre accès aux victimes en une série d’exceptions négociées et, finalement, entravent l’application du droit humanitaire international.
Sans négliger ou sous-estimer les spécificités contextuelles, les praticiens pourraient envisager de tirer trois enseignements pratiques de ce bref aperçu historique. Premièrement, ils pourraient éviter l'usage du terme « corridor humanitaire » en raison de ses profondes ambiguïtés et de sa vulnérabilité à l’exploitation politique, ainsi que du faux sentiment de sécurité que ce concept procure. Il pourrait être plus pertinent d’utiliser le terme « corridor d’évacuation » lorsque c’est bien de cela qu’il s’agit, ou de demander un accès temporaire et restreint à une zone spécifique. Deuxièmement, l’option consistant à négocier un « droit de passage » ne devrait être utilisée qu’en dernier recours dans des contextes de combats ouverts et certainement pas devenir la « nouvelle norme » du domaine de l’aide, au risque de confondre « passage » et « accès ». Troisièmement, les conséquences politiques d’une participation à l’évacuation de civils doivent être soigneusement évaluées, tant au regard des perspectives de retour des personnes évacuées que des implications d’une telle évacuation pour celles qui restent sur place.
Références
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Sources internet :
- « Access to war victims in Iraq: humanitarian corridors and access to victims of war », interview de Balthasar Staehelin, délégué général pour le Moyen-Orient, 3 avril 2003. Consulté le 21/11/2021.
- « ICRC seeks humanitarian corridor in South Ossetia », Reuters, août 8, 2008. Consulté le 23/11/2021.
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Pour citer ce contenu :
Maelle L'Homme, « Corridors humanitaires : dérogations précaires sujettes à manipulation », 1 septembre 2025, URL : https://msf-crash.org/fr/guerre-et-humanitaire/corridors-humanitaires-derogations-precaires-sujettes-manipulation
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