Image d'un employé MSF au Niger avec un contrôle militaire en fond
Entretien

Humanitaires dans les zones à risque : «Parfois, il faut savoir quitter un pays»

Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Le Parisien
Entretiens

Dans cette interview parue dans Le Parisien le 6 septembre, Rony Brauman analyse le drame du 9 août au Niger à la lumière de plusieurs décennies d'expérience dans le secteur de l'humanitaire, au confluent de la médecine et de la géopolitique.


Les travailleurs humanitaires, opérant dans des zones à risques, doivent-ils être placés sous protection militaire ?

Cette idée me semble tout à fait inappropriée. Un humanitaire ne peut pas se déplacer en permanence escorté par des militaires. Il lui deviendrait alors impossible de nouer des relations avec la population locale et des groupes terroristes lorsque cela s'avère nécessaire. Par essence, l'humanitaire est forcément une personne vulnérable qui se sent d'autant plus utile que le pays dans lequel il évolue est instable. Mais l'organisation à laquelle il appartient doit toujours se poser des questions sur le niveau des risques encourus. Et parfois, il faut savoir quitter un pays lorsque la sécurité n'est plus assurée.

A quelles conditions une ONG humanitaire peut-elle rester dans telle ou telle région ?

En dehors du sujet de la sécurité, il faut toujours veiller à s'écarter des intérêts stricts de la puissance politique qui contrôle la région, que ce soit une autorité gouvernementale ou une autorité rebelle. Sommes-nous d'avantage utiles à la population destinataire de notre aide qu'au pouvoir en place ? Voilà la vraie question. Si, par exemple, on ignore ce que devient le matériel censé bénéficier à la population, si votre liberté de mouvement et de parole n'est pas assurée, alors il faut se retirer.

Au Sahel par exemple, le piège consiste-t-il à fournir, sans le vouloir, de l'aide matérielle à des groupes djihadistes ?

Ce n'est pas un piège, c'est une réalité. Notre aide bénéficie, aussi, à des gens auxquels elle n'est pas destinée. Reste à savoir à qui elle bénéficie le plus. Il faut donc quitter les hauteurs de l'absolutisme moral pour se confronter aux réalités matérielles.

Les ONG sont-elles aussi « non gouvernementales » qu'elles le prétendent ?

A l'époque de mes débuts dans l'humanitaire, les ONG étaient regardées avec méfiance par les interlocuteurs locaux. Ils se demandaient quels services secrets ou quelles diplomaties se cachaient derrière ces organisations. Cela a vraiment changé, même si, encore aujourd'hui, certaines ONG, y compris en France, restent très proches des pouvoirs publics.