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La sécurité humanitaire à l’ère de la gestion des risques

Michaël Neuman & Fabrice Weissman

En 2013, la section française de Médecins Sans Frontières (MSF) créait un poste de « référent sécurité » chargé de développer des guides, des procédures, une base de données et des formations à la gestion de la sécurité. Elle rejoignait ainsi le reste du mouvement MSF, qui, à l’instar des grandes organisations humanitaires et des entreprises, s’était déjà doté d’unités ou de départements « sûreté et sécurité » dédiés à la prévention et à la gestion des risques.

Encouragé par les bailleurs de fonds occidentaux, le développement d’un champ d’expertise sur la sécurité au sein des ONG et des agences de l’ONU a été entamé dès le milieu des années 1990Voir Claude Bruderlein et Pierre Gassmann, « Managing security risks in hazardous missions: the challenges of securing United Nations access to vulnerable groups », Harvard Human Rights Journal, vol. XIX (Spring), 2006, p. 63-93.. Il s’est traduit par la création, au siège et sur le terrain, de postes de « conseillers en sécurité » et de « directeurs de la gestion des risques », principalement tenus, à l’origine, par d’anciens militaires ou policiersIbid.. Ces experts ont progressivement constitué des plateformes de coordination régionaleTels l’Afghanistan NGO Safety Office (Anso, Bureau de sécurité des ONG en Afghanistan), créé en 2002 ; le NGO Coordination Committee in Iraq (NCCI, Comité de coordination de l’action des ONG en Irak), formé en 2003 ; le NGO Safety Project (NSP, Programme pour la sécurité des ONG) en Somalie, mis en place en 2004 ; le Gaza NGO Safety Office (Ganso, Bureau de sécurité des ONG à Gaza), créé en 2007 ; etc. et des réseaux professionnelsComme l’International NGO Safety and Security Association (INSSA) aux États-U nis, www.ingossa.org ; ou le European Interagency Security Forum en Europe, www.eisf.eu, impliqués dans le développement de normes, de bases de données, de manuels et de formations, sous forme de stages ou de modules d’autoformation destinés à tous les travailleurs humanitairesTels les Minimum Operating Security Standards définis par InterAction, la base de données Aid Worker Security Database (AWSD), le guide de bonnes pratiques « Operational security management in violent environments » publié par l’Overseas Development Institute (ODI), le « Security Management Training Course » développé par InterAction et RedR avec le soutien d’USAID/OFDA (Bureau d’assistance aux catastrophes à l’étranger au sein de l’Agence des États-Unis pour le développement international).. Proposant des services de conseil, de formation et parfois de protection, des sociétés commerciales et des ONG spécialisées se sont lancées sur le marché en pleine expansion de la sécurité humanitaireComme RedR, spécialisé dans les formations, ou l’International NGO Safety Organisation (Inso) entièrement vouée à l’analyse et au conseil en sécurité, www.ngosafety.org. Des compagnies de sécurité privées employant des vétérans des forces de police, de l’armée ou des services de renseignement (comme Control Risk Group en Grande-Bretagne ou Amarante en France) comptent désormais de nombreuses organisations humanitaires parmi leurs clients, dont MSF. Ainsi, en l’espace de vingt ans, les dangers inhérents au déploiement d’opérations de secours dans les conflits et les catastrophes naturelles ont progressivement été traités comme des risques susceptibles d’être maîtrisés grâce aux méthodes développées par des spécialistes de la sécurité.

À l’origine d’importantes transformations, cette évolution est jugée inéluctable, voire positive par la plupart des organisations humanitaires, qui y voient un gage du professionnalisme croissant de leur secteur. Études quantitatives et actualité médiatique à l’appui, experts et acteurs de l’aide font valoir que les secouristes sont exposés à des dangers sans précédent, tant par leur fréquence que par leur nature. Aux risques de dommages collatéraux inhérents aux zones de guerre s’ajouterait désormais la menace d’être ciblé délibérément par des réseaux criminels, terroristes ou des gouvernements répressifs« Au cours des dix-quinze dernières années, l’environnement opérationnel des ONG est devenu de plus en plus dangereux. Les incidents sérieux – assassinats, enlèvements ou attaques à l’origine de blessures graves – sont en augmentation, de même que les agressions d’origine politique contre les travailleurs humanitaires », s’alarment par exemple les membres d’InterAction en 2015, www.interaction.org/work/security. Face à cette aggravation des dangers, les organisations humanitaires n’auraient d’autre choix que de professionnaliser la gestion de leur sécurité en s’appuyant sur les connaissances et les pratiques développées par des experts. Elles se donneraient ainsi les moyens de préserver leurs opérations, tout en s’acquittant de leurs obligations morales et légales vis-à-vis de leur personnel.

Confrontée dans les années récentes, en Syrie, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo et en Somalie notamment, à la mort violente et à l’enlèvement de plusieurs membres de son personnel, MSF est également gagnée par l’idée selon laquelle son environnement de travail serait devenu plus dangereux. Face à ces inquiétudes, nombreux sont les membres de l’association qui, du terrain aux conseils d’administration, plaident pour le développement de départements, de procédures, de formations, d’outils et de recueils de données sécuritaires – et pour l’importation des savoir-faire développés par les experts.

L’influence croissante des spécialistes de la sécurité au sein des organisations humanitaires suscite pourtant de nombreuses interrogations et critiques de la part de praticiens et chercheurs. La plupart d’entre elles associent le recours aux experts de la gestion des risques à l’enfermement des acteurs de l’aide dans des lieux fortifiés, loin des dangers mais aussi des populations qu’ils sont censés aider. À l’instar de l’anthropologue Mark DuffieldMark Duffield, « Risk management and the fortified aid compound: Everyday life in post-interventionary society », Journal of Intervention and Statebuilding, vol. IV, no 4, 2010, p. 453-474 ; Mark Duffield, « Risk management and aid culture in Sudan and Afghanistan », Juba Report, novembre 2011 ; Mark Duffield, « Challenging environments: Danger, resilience and the aid industry », Security Dialogue, 2012, vol. XLIII, n° 5, p. 475-492., le criminologue Arnaud Dandoy décrit, par exemple, comment à Haïti « la montée en puissance du discours sécuritaire se matérialise directement dans l’espace urbain par la fortification des résidences et des bureaux des organisations humanitaires, ainsi que par la mise en place des “no go time” et des “no go zones” » pour leur personnelArnaud Dandoy, Insécurité et aide humanitaire en Haïti : l’impossible dialogue ? Décrypter les enjeux des politiques sécuritaires des organisations humanitaires dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, Groupe URD, Port-au-Prince, septembre 2013.. Selon cet auteur, la ségrégation sociale et spatiale des travailleurs humanitaires affaiblit leur capacité à comprendre leur environnement et à nouer des relations de confiance avec la population et ses représentants, seules à même de créer un environnement de sécurité propice à l’actionLa tendance à rehausser les murs entourant les acteurs humanitaires plutôt qu’à essayer de s’en passer est également au coeur de la critique développée par la chercheuse Larissa Fast, qui encourage les acteurs de l’aide à prendre leurs distances avec les normes sécuritaires dominantes pour renouer avec les populations des relations de confiance fondées sur l’empathie et la proximité (Aid in Danger: The Perils and Promise of Humanitarianism, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2014). Pour la sociologue Silke Roth, la démotivation et le désengagement guettent les travailleurs humanitaires soumis à un régime de sécurité qui les éloigne des populations et les prive de leur autonomie – notamment du plaisir de prendre des risques calculés et justifiés à leurs yeux (« Aid work as edgework – Voluntary risk-taking and security in humanitarian assistance, development and human rights work », Journal of Risk Research, vol. X VIII, no 2, 7 février 2015, p. 139-155)..

Si la « bunkérisation » des acteurs de l’aide et leur « aversion au risque » sont régulièrement dénoncées par les porte-parole de Médecins Sans Frontières« Where is everyone ? Responding to emergencies in the most difficult places », rapport MSF, 2014., ses membres reconnaissent en privé que l’association n’échappe pas toujours à cette dérive. Par ailleurs, un certain nombre de responsables opérationnels contestent la réalité de l’aggravation des dangers que les experts mettent en avant pour justifier le recours à leurs services. Nombreux sont ceux qui se plaignent d’une pression croissante pour rendre des comptes sur la manière dont ils gèrent la sécurité et dont ils appliquent les recommandations des manuels de bonnes pratiques (organiser et suivre des formations, créer et mettre à jour des bases de données, écrire des procédures et des guides de gestion de crise, etc.Voir le compte-rendu de la semaine des chefs de mission de MSF-France, mai 2012 ; entretiens réalisés en 2013-2014 avec dix responsables de programme et trois directeurs des opérations de MSF-France, MSF-Belgique, MSF-Suisse (Fabrice Weissman, « Sécurité et prise de risques en mission, synthèse des premiers entretiens », 26 février 2014, Paris, Crash).). Doutant parfois de l’utilité de ces mesures, ils se sentent souvent obligés d’y souscrire, ne serait-ce que pour calmer les inquiétudes et les demandes de leur conseil d’administration, de leur direction, comme de certains volontaires de terrain.

Les doutes et controverses suscités par l’imposition de normes, de guides, d’indicateurs et de procédures de sécurité sur le fonctionnement des organisations humanitaires sont à l’origine de cet ouvrage. En quoi cette professionnalisation du secteur de la sécurité permet-elle de répondre aux dangers rencontrés par les acteurs de l’aide dans les situations de conflits et sur les autres terrains de crise ? Existe-t-il une alternative à la culture de la sécurité dominante ? Telles sont les questions qui guident notre réflexion.


Questions de méthode

Ce livre est organisé en trois parties. Dans un premier temps, nous essayons de comprendre comment les débats sur la sécurité et le rôle des experts ont évolué dans le milieu humanitaire et au sein de MSF. Bertrand Taithe restitue la manière dont les secouristes ont appréhendé les notions de risque, danger, sécurité, protection depuis le xixe siècle. Michaël Neuman relate comment la sécurité des équipes en mission a été problématisée et débattue par les membres du conseil d’administration et les cadres dirigeants de MSF-France depuis sa création.

Dans un second temps, nous examinons le diagnostic et les recommandations produits par les spécialistes de la gestion des risques. Fabrice Weissman propose une analyse des efforts de quantification des violences à l’encontre des acteurs de l’aide, puis, avec Monique J. Beerli, une étude des manuels de sécurité destinés aux humanitaires.

Enfin, dans un troisième temps, nous donnons un aperçu des pratiques de sécurité contemporaines de MSF, en République centrafricaine, dans le nord de la Syrie et face à un kidnapping dans le Caucase russe. Dans un entretien, Delphine Chedorge décrit à Michaël Neuman en quoi consiste la charge d’un chef de mission responsable de la sécurité en République centrafricaine en 2014. Judith Soussan fait l’histoire des pratiques de sécurité mises en oeuvre par une équipe de terrain déployée au coeur de la guerre civile syrienne, dans une zone contrôlée successivement par plusieurs groupes d’opposition (dont l’État islamique en Irak et au Levant) entre 2013 et 2014. Dans le dernier chapitre, Duncan McLean relate les efforts controversés déployés par MSF pour obtenir la libération d’un volontaire hollandais enlevé au Daguestan en 2002.

Le choix de ces récits mérite quelques explications. Notre ambition n’est pas de décrire de manière exhaustive ni représentative l’état des pratiques de sécurité à MSF, mais d’ouvrir une lucarne sur leur diversité et leur éventuel décalage avec les cadres d’analyse et d’action proposés par les manuels de sécurité ou revendiqués par les dirigeants de MSF. Nous avons privilégié des situations jugées particulièrement dangereuses, au coeur des débats actuels sur l’insécurité. Le choix d’aborder une affaire de kidnapping s’est imposé en raison des conséquences dramatiques des enlèvements et de l’opacité qui les entoure. Les pratiques à la légalité discutable parfois employées pour libérer les otages, la réticence de certaines victimes à évoquer la dureté de leurs conditions de détention, ou la peur de faciliter la tâche de futurs kidnappeurs en exposant la manière dont des affaires ont été résolues se conjuguent pour entretenir une loi du silence, peu propice à l’analyse et à la délibération. C’est pourquoi nous avons choisi de traiter une affaire ancienne : l’enlèvement d’Arjan Erkel en 2002, dont les détails ont été rendus publics par plusieurs ouvrages et articles de presse, ainsi que par un contentieux judiciaire ayant opposé MSF au gouvernement néerlandais.

Précisons encore, avant d’aller plus loin, que ce livre ne traite pas à proprement parler des causes de l’insécurité touchant les organisations humanitaires. Si notre ouvrage conclut à l’impossibilité de déterminer si l’insécurité augmente ou diminue de façon générale, nous convenons volontiers que les périls auxquels les équipes humanitaires font face sur un grand nombre de terrains d’intervention soulèvent des inquiétudes légitimes. Nous évoquerons à plusieurs reprises la nature des dangers qui touchent MSF, mais notre but n’est pas de dresser un tableau exhaustif des différentes configurations dans lesquelles les acteurs de l’aide sont menacés. En outre, il existe une abondante littérature soutenant (ou discutant) l’hypothèse selon laquelle les acteurs de l’aide sont aujourd’hui délibérément visés en raison de leur manque d’indépendance, d’impartialité ou de neutralité. La critique de cette thèse est au centre de notre précédent ouvrage Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins Sans Frontières.Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins Sans Frontières, La Découverte, Paris, 2011.

La réflexion sur les pratiques de sécurité humanitaire nous a conduits à nous intéresser aux nombreux travaux de sciences sociales consacrés à l’histoire de la gestion des risques dans les sociétés occidentales, à la sociologie des outils de gestion, ainsi qu’à la manière dont d’autres institutions (les armées, les banques, les agences de développement, les organisations de contrôle de la navigation aérienne, etc.) organisent leur rapport aux dangers et à l’incertitude. Dans les pages suivantes, nous nous appuyons sur cette littérature plus vaste pour présenter les différents chapitres du livre et apporter des éléments de réponse à la question posée au début de cette introduction : en quoi la culture dominante de la sécurité aide-t-elle une organisation humanitaire comme MSF à faire face aux dangers ?


Comment la culture de la gestion des risques sécuritaire s’est-elle imposée ?

Fin d’une épopée

L’historien Bertrand Taithe souligne dans sa contribution que la notion de « gestion des risques » est déjà très présente parmi les fondations et organisations humanitaires qui se développent au xixe siècle. Elle concerne alors la gestion financière et institutionnelle des fonds de charité, souvent administrés par des
banquiers et des hommes d’affaires soucieux de démontrer le sérieux avec lequel ils gèrent leur fonds. En revanche, l’exposition personnelle au danger dans les zones de guerre relève alors d’un tout autre registre : celui du courage et de la bravoure, souvent mis en scène sous forme de récits héroïques. Les pratiques de sécurité des humanitaires durant les guerres de la seconde moitié du xixe siècle reposent sur la négociation, l’intérêt bien compris des belligérants mais aussi la menace de la dénonciation publique – certains allant jusqu’à publier le nom des officiers commandant les batteries d’artilleries ayant pilonné des hôpitaux. La sécurité est rarement au rendez-vous, loin s’en faut. Mais les récits humanitaires prétendent souvent le contraire, ne soulignant que rarement les grandes difficultés des missions. Ils tentaient ainsi d’accréditer l’idée que les lieux de soins sont des sanctuaires neutres et inviolables.

Selon Bertrand Taithe, la coexistence paradoxale entre gestion des risques et esprit d’aventure, qui perdure pendant la majeure partie du xxe siècle, est rendue possible par la distance physique qui sépare les sièges des terrains, la rusticité des procédures bureaucratiques et des moyens de communication, ainsi que par l’esprit chevaleresque qui habite les premiers humanitaires. Le personnel des organisations de secours est traité, et se perçoit, en associé d’une noble aventure et non en employé susceptible d’exiger de son employeur les garanties de sécurité auxquelles la législation du travail alors en développement lui donne droit.

Pour Bertrand Taithe, la diffusion d’une culture de la sécurité dans le secteur de l’aide au tournant du xxie siècle signe l’extension aux hommes de la logique de gestion des risques autrefois limitée à l’administration financière des institutions caritatives. Elle s’accompagne selon lui d’une reconfiguration des relations entre siège et terrain. Grâce au développement des moyens de communication et au nom de la protection de leurs employés, des décideurs lointains exercent un contrôle croissant sur les travailleurs humanitaires, conduisant à l’érosion graduelle de l’autonomie et du sens des responsabilités de ces derniers. Ce phénomène est facilité par l’appréhension du terrain sous forme de données transmissibles à distance, permettant aux sièges de s’estimer aussi bien si ce n’est mieux placés que les équipes pour juger de la situation et piloter les opérations. Ce faisant, la culture sécuritaire dissout les fictions et les récits qui nourrissaient l’engagement des acteurs de l’aide. L’emprise de la gestion des risques entraîne un désenchantement de l’action humanitaire, dont l’esprit chevaleresque a été noyé dans les eaux glacées du calcul actuariel et du contrôle à distance.


MSF-France : Faire appel aux spécialistes malgré les doutes

L’étude de Michaël Neuman montre que cet esprit chevaleresque, héroïsant, est encore très présent parmi les présidents et les administrateurs de la section française de MSF jusqu’à la fin des années 1980 au moins. Au cours des vingt premières années d’existence de l’association, ces derniers considèrent l’exposition aux dangers comme constitutive de l’engagement humanitaire – auquel elle confère une certaine « noblesse ». La charte d’origine de MSF accorde en effet une place centrale à l’engagement individuel, son dernier paragraphe concluant sur un ton solennel : « Anonymes et bénévoles, [les Médecins Sans Frontières] n’attendent de l’exercice de leur activité aucune satisfaction personnelle ou collective. Ils mesurent les risques et périls des missions qu’ils accomplissent et ne réclameront pour eux ou leurs ayants droit aucune compensation autre que celle que l’association sera en mesure de leur fournir. »La charte actuelle de MSF, qui date de 1992, maintient en le reformulant légèrement, ce pararaphe.
Tout au long des années 1970-1980, alors que les incidents sont déjà nombreux, le siège n’a en réalité aucune prise sur la gestion quotidienne de la sécurité sur le terrain, du fait de l’absence des moyens de communication directs.

L’insécurité commence à être perçue comme un problème par le conseil d’administration au tournant des années 1990, explique Michaël Neuman, lorsque la section française doit déplorer ses premières morts violentes, dans un contexte marqué par l’expansion des opérations de secours dans les conflits de l’après-guerre froide. Cette période coïncide avec l’apparition des premières valises satellites, bientôt remplacées par des téléphones mobiles. Le siège communique désormais en temps réel avec les équipes de terrain, y compris lorsque les balles pleuvent autour de celles-ci. C’est alors que l’institution édicte des « règles d’or » encadrant la prise de risques en mission. Rappelant qu’on « ne peut jamais compter sur une immunité humanitaire » et que la sécurité est avant tout affaire de compréhension du contexte, de positionnement et de contacts, les « règles d’or » posent trois limites à l’engagement des volontaires : l’équipe ne doit pas être « ciblée », elle doit mener des activités curatives qui en valent la peine et le siège prime sur le terrain en matière de décision de retrait.

L’interprétation et la mise en oeuvre de ces règles sont au coeur de nombreux débats au sein du conseil d’administration et lors d’assemblées générales tout au long des années 1990 et 2000. Les administrateurs se rendent fréquemment sur les terrains d’intervention de l’association pour discuter avec les équipes et se faire leur propre opinion, une tradition qui se perd au cours des années 2000. Ils semblent s’accorder sur quelques points : le refus d’avoir régulièrement des morts et des blessés graves, le rejet des explications globales de l’insécurité et la défiance à l’égard des formes prises par la professionnalisation du secteur de la sécurité.

Pour les dirigeants de la section française, la sécurité est avant tout l’affaire des logisticiens et des « coordinateurs de projet » (et de leurs responsables hiérarchiques). Les premiers ont la charge des aspects matériels de la protection des équipes : abris, moyens de transport et de communication, équipements
de protection, stocks d’hibernation, plans d’évacuation, etc. Les seconds, « débrouillards et diplomates », sont responsables des aspects politiques de la sécurité : analyse de contexte, contacts, négociations, pouvant inclure la suspension d’activité, le retrait et des dénonciations publiques utilisées comme un instrument politique dès les débuts de l’association.

Défendant cette approche politique et logistique de la sécurité, les dirigeants de la section française refusent dans les années 1990 de créer des postes d’experts en gestion des risques et d’avoir recours aux formations dispensées par d’ex-militaires. En revanche, ils s’emploient à renforcer les compétences des cadres opérationnels, notamment par le biais de formations à l’analyse de contexte et le développement d’activités de recherche sur les rapports entre action humanitaire et politique. Dans le même temps, les savoir-faire logistiques liés à la sécurité se formalisent, comme l’illustre le développement des chapitres consacrés à la sécurité dans les éditions successives du guide MSF « Aide à l’organisation d’une mission ».

La culture de la gestion des risques finit néanmoins par s’imposer. Comme nous l’avons évoqué précédemment, en 2013, la section française crée un poste de « référent sécurité » après avoir multiplié, au cours des années précédentes, les emprunts aux formations et manuels de bonnes pratiques développés par les spécialistes. Comment expliquer cette évolution ?


Un monde plus dangereux ?

Le remarquable pouvoir d’attraction de la gestion des risques tient en partie à un sentiment d’insécurité croissant au sein du milieu de l’aide depuis une vingtaine d’années. Or, explique Fabrice Weissman, il est impossible de déduire des études quantitatives sur les violences à l’encontre des travailleurs humanitaires que les dangers augmentent ou diminuent – et a fortiori que les acteurs de l’aide sont aujourd’hui ciblés pour des raisons politiques associées à leur manque d’indépendance ou de neutralité. Dépourvus de signification statistique, les chiffres sur l’insécurité humanitaire ont avant tout une fonction publicitaire : d’une part justifier l’existence et le pouvoir d’une nouvelle corporation de professionnels en sécuritéVoir Monique J. Beerli, Securitizing Professions? A Sociology of Humanitarian-Security Professionals and Their Practices of Protection, IPS Doctoral Workshop, Ottawa, 25-27 July 2014.
, de l’autre, construire un récit victimaire autour de la violence faite aux acteurs de l’aide, érigés en héros et martyrs des guerres contemporaines.

Or, si l’on en croit les bases de données sur les conflits armés développées par les universités d’Uppsala et d’Oslo, les agences de secours n’évoluent pas dans un monde plus violent depuis la fin de la guerre froide. Les guerres ayant pour enjeu le contrôle d’un territoire ou des institutions étatiques auraient fait cinq fois moins de morts violentes dans les années 2000 que dans les années 1980, et neuf fois moins que dans les années 1950 en moyenne annuelleHuman Security Report Project, Human Security Report 2009-2010: The Causes of Peace and The Shrinking Costs of War, Oxford University Press, Oxford, 2010, p. 121.. Les violences de masse à l’encontre des civils seraient également en déclin, à l’exception de la période 1993-1997, marquée par une létalité exceptionnelle au Rwanda et dans la région des Grands Lacs.

Bien que la létalité globale des conflits tende à diminuer, ces derniers connaissent évidemment des épisodes de violences extrêmes, marqués par des pertes humaines massives dues aux massacres et privations de biens essentiels à la survie. Tel est le cas depuis trois ans en Syrie, en République centrafricaine, au Soudan du Sud, par exemple, où les travailleurs humanitaires sont régulièrement confrontés à des phases (parfois durables comme en Syrie) d’extrême insécuritéSelon les données de l’université d’Uppsala, la guerre en Syrie est la principale responsable du quadruplement du nombre de morts aux combats recensées dans le monde entre 2011 et 2014 (d’environ 22 600 à plus de 101 000). 2014 serait l’année la plus meurtrière depuis la chute du mur de Berlin, même si sa létalité resterait deux fois inférieure à celle d’une année moyenne pendant la guerre froide. Therése Pettersson et Peter Wallensteen, « Armed conflicts, 1946-2014 », Journal of Peace Research, juillet 2015, vol. 52, no 4, p. 536-550..

Par ailleurs, les acteurs de l’aide sont aujourd’hui exposés à un risque important de kidnappings, visant les étrangers en général, quelle que soit leur profession. La valeur marchande et politique des ressortissants occidentaux sur le marché international des otages a en effet été dopée par les conflits opposant les groupes armés salafistes transnationaux aux États. Si le ministère des Affaires étrangères français a cessé depuis 2009 de communiquer le nombre de ses ressortissants retenus ou libérés à l’étranger, il a reconnu que leur nombre était passé de onze à cinquante-neuf entre 2004 et 2008. Dans le même temps, le nombre de pays théâtres de ces enlèvements était passé de cinq à quinzeChristophe Cornevin, « Les rapts de Français explosent dans le monde », Le Figaro, 25 janvier 2010.. Cette menace s’étend sur une grande partie de l’Afrique, du Moyen-Orient, du Caucase et de l’Asie centrale. Depuis 2011, pas une année ne s’est écoulée sans qu’une section MSF ait été confrontée à la disparition ou à l’enlèvement d’un de ses membres. En ce sens, si les attaques contre les travailleurs humanitaires ne sont pas un phénomène nouveau, les inquiétudes actuelles des organisations humanitaires sont loin d’être dénuées de fondement.

Reste que l’évolution la plus marquante du point de vue sécuritaire au cours du dernier quart de siècle est l’expansion considérable des opérations de secours et du nombre de travailleurs humanitaires au coeur même des conflits. À l’instar du Programme alimentaire mondial, dont les effectifs ont décuplé entre 1995 et 2014Voir WFP Executive Board, « Annual Performance Report 1995 et 2014 », http://executiveboard.wfp.org/board-documents
 
(d’environ 1 500 à 11 400 employés permanents), le personnel national et international de MSF est passé de 12 000 à 36 500 entre 1998 et 2014. Cette expansion a été encouragée et en grande partie financée par les gouvernements des pays occidentaux, engagés dans des politiques de « containment » et de stabilisation dans les conflits périphériques. Comme Mark Duffield et d’autres l’ont montré, ces politiques se sont largement appuyées sur les organisations
humanitaires pour contenir les crises et les déplacements de population à l’intérieur de leurs frontières, soutenir les opérations de maintien de la paix ou de construction de l’État.Voir Mark Duffield, Global Governance and the New Wars: The merging of development and security, Londres, Zed Books, 2001 ; Pour un point de vue MSF, voir Fabrice Weissman (dir.), À l’ombre des guerres justes. L’ordre international cannibale et l’action humanitaire, Flammarion, Paris, 2003 ; François Jean et MSF (dir.), Face aux crises…, Collection Pluriel, Hachette, Paris, 1993.


Normaliser l’exposition croissante au danger

La croissance du nombre de travailleurs humanitaires au coeur des conflits et des zones instables s’est traduite par une augmentation mécanique du nombre de victimes, qu’attestent les bases de données. Le développement d’une expertise des risques dans le secteur de l’aide apparaît ainsi comme un effort pour limiter l’augmentation des pertes humanitaires – et, ce faisant, pour les rendre acceptables. C’est du moins ce que suggère l’histoire du « gouvernement par les risquesVoir Soraya Boudia, « La genèse d’un gouvernement par le risque », Dominique Bourg et al. (dir.), Du risque à la menace. Penser la catastrophe, Presses universitaires de France, Paris, 2013, p. 57-76.
 
» dans les sociétés occidentales. Les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Dominique Pestre soulignent, par exemple, que l’introduction de la notion de risque professionnel dans le droit du travail au xixe siècle a participé à la fois à la reconnaissance et à la normalisation des nouveaux dangers courus par les ouvriers du fait de la révolution industrielle. En traitant les périls inédits auxquels s’exposaient les travailleurs comme des risques, le législateur a permis de les prendre en compte et de passer outre grâce à la mise en place de dispositifs de régulation (normes, indicateurs, procédures, etc.) et d’indemnisation (assuranceVoir Jean-Baptiste Fressoz et Dominique Pestre, « Risque et société du risque depuis deux siècles », Dominique Bourg et al., Du risque à la menace. Penser la catastrophe, Presses universitaires de France, Paris, 2013, p. 19-56.).

De même que dans d’autres domainesL’historienne Soraya Boudia explique que l’extension aux questions environnementales des techniques de gestion des risques formalisées aux États-Unis au début des années 1980 procède d’une logique similaire : « Contenir les débordements matériels et politiques engendrés par des activités dont [les autorités] jugent le développement inexorable malgré leurs coûts sanitaires et environnementaux. » Le manuel fédéral de gestion des risques (considéré comme la « bible » en la matière) s’appuie sur des recherches financées par la Rand Corporation et la Ford Foundation, à la suite de la montée des contestations environnementalistes autour des marées noires, des pesticides ou du nucléaire. Ils mobilisent des travaux de psychologie cognitive sur la perception des risques et la manière de les rendre acceptables aux yeux de l’opinion ; et des travaux d’économétrie fondant la gestion des risques sur le calcul de ratios coûts/bénéfices. Voir Soraya Boudia, « La genèse d’un gouvernement par le risque », ibid., le développement de la gestion des risques dans le secteur de l’aide semble aujourd’hui répondre au besoin de normaliser l’exposition au danger des travailleurs humanitaires désormais déployés en grand nombre au coeur des zones de conflit. Ce souci de normalisation paraît d’autant plus fort que les organisations humanitaires sont confrontées à l’obsolescence de l’esprit de sacrifice associé à l’ethos des premiers secouristesVoir Michel Tondellier, « L’action organisée face à la prise de risque : l’héroïsme “au travail” et son institutionnalisation », colloque « Acteur, risque et prise de risque » du Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques, UMR 8019, CNRS, Lille, 2004 ; Patrick Le Gal, « L’esprit de sacrifice dans une armée professionnelle d’aujourd’hui », Christian Benoit, 30 Secourir sans périr 252719NUD_Gilles Boetsch, Eric Deroo et Antoine Champeaux (dir.), Le sacrifice du soldat : corps martyrisé, corps mythifié, CNRS Éditions, Paris, 2009, p. 56-59., à l’existence d’une demande sociale croissante de protectionSelon le sociologue Patrick Peretti-Watel, les mentalités contemporaines seraient marquées par ce que le sociologue Jean Kellerhals nomme le « providentialisme » : le « primat du souci de protection de l’individu contre l’environnement social, voire contre les conséquences de ses propres décisions ». La demande de protection et la recherche de responsabilité lorsque celle-ci fait défaut tiennent à ce qu’Anthony Giddens appelle le « désenchâssement des relations sociales », le fait que l’intensification des interactions nous rend dépendant de systèmes techniques complexes dont les professionnels se portent garants. À cet égard, la recherche en responsabilité traduit le nouvel individualisme mais aussi la contestation par le public du pouvoir des experts et des autorités dont ils dépendent de plus en plus. Voir Patrick Peretti-Watel, La société du risque, La Découverte, Paris, 2010, p. 47-50.
 
et à la judiciarisation des relations sociales. Les organismes d’aide sont soumis aux mêmes pressions que les banques et les grandes entreprises, qui, depuis les années 1990, ont mis en place des dispositifs formels et auditables de gestion des risques destinés à les protéger de poursuites légales et du scandale en cas d’événements indésirables.Voir Michael Power et Armelle Lebrun, La société de l’audit, La Découverte, Paris, 2005 ; Michael Power, Organized Uncertainty: Designing a world of risk management, Oxford University Press, Oxford, 2007.

Reste, remarquent Michaël Neuman et Jonathan Edwards dans cet ouvrage, que le risque de condamnation pour manquement au devoir de protection de l’employeur est à ce jour largement virtuel dans le secteur de l’aide, même si la récente condamnation de Norwegian Refugee Council par la justice norvégienne concernant l’enlèvement, à la frontière somali-kenyane, d’un de ses employés canadiens peut à terme changer la donneImogen Wall, « NRC kidnap ruling in wake up for aid industry », IRIN News, 25 novembre 2015, http://www.irinnews.org/report/102243/nrc-kidnap-ruling-in-wake-up-call-.... Toujours est-il que MSF demande à ses volontaires et à ses employés de signer des contrats d’engagement accompagnés d’un nombre croissant de clauses et d’annexes rédigées par les services juridiques dans le but de prémunir l’organisation contre d’éventuelles poursuites en responsabilité en cas d’accident. C’est également au nom d’éventuelles poursuites que les conseils d’administration des sections de MSFPour rappel, MSF est organisé en un mouvement international comprenant cinq centres opérationnels et seize sections partenaires (voir annexe « À propos de MSF », p. 261)., légalement responsables en cas de contentieux avec un volontaire de leur section en mission, encouragent les centres opérationnels de l’association à mettre en oeuvre les mesures formelles de gestion des risques recommandées par les manuels de sécurité humanitaire.


La sécurité en théorie

L’approche gestionnaire de la sécurité

Publiés dans les années 1990, les premiers manuels de sécurité se présentaient avant tout comme des guides pratiques destinés à sensibiliser les acteurs de terrain aux dangers rencontrés en zone de guerre. Une deuxième génération de manuels a fait son apparition dans les années 2000. Revendiquant explicitement une approche managériale, ils affichent parmi leurs objectifs la protection des organisations humanitaires contre les risques légaux et réputationnels. C’est le cas du très influent GPR 8 édité par l’Overseas Development Institute (ODI) auquel Monique J. Beerli et Fabrice Weissman consacrent une grande partie de leur chapitre.

Ces manuels ont l’apparence d’une compilation de recommandations et « check-lists » formalisant les savoir-faire développés de longue date sur le terrain (comment gérer les moyens de communication, organiser les déplacements, sécuriser les sites, se comporter en cas de combats proches, etc.). Leur innovation réside dans la promotion d’une « approche stratégique et opérationnelle de la gestion de la sécurité » fondée sur des procédures détaillées de calcul, de planification et de standardisation.

Les nouveaux manuels entendent à ce titre substituer à l’évaluation subjective de la sécurité des méthodes de calcul objectives et scientifiques censées neutraliser les biais de perception humains. À cette fin, ils proposent d’appréhender le risque sous sa forme mathématique (risque = probabilité [menace, vulnérabilité] × impactAdele Harmer et al., Good Practice Review: Operational security management in violent environments, Londres, Humanitarian Practice Network, ODI, 2e édition, 2010, p. xviii.) et d’affiner son calcul à l’aide de bases de données. Imitant les raisonnements actuariels utilisés par les compagnies d’assurances ou les banques, cette approche invite à se détourner d’une réflexion sur les causes et le sens des événements au profit d’une démarche probabiliste comptant sur les lois mathématiques pour détecter des facteurs de risques et prévenir leur occurrence. Or les événements en question (l’assassinat ou l’enlèvement d’un travailleur humanitaire, l’attaque d’une ambulance sur une route ou le bombardement d’un hôpital par exemple) sont trop rares et disparates pour être modélisés à partir de séries statistiques, souligne Fabrice Weissman.

Sur la base de ces analyses, les manuels préconisent ensuite de définir une « stratégie de sécurité », reposant de manière privilégiée sur une démarche dite d’« acceptance ». Celle-ci vise à susciter la bienveillance des populations et de leurs représentants à l’égard des acteurs humanitaires, en défendant leur image de « gens biens qui font du bon travail ». À cet effet, le GPR 8 invite à considérer la presse et les journalistes comme un facteur de risque majeur, « une déclaration mal formulée [pouvant] mettre le personnel directement en danger et même entraîner l’expulsion d’un pays »Adele Harmer et al., op. cit., p. 159.. Pour le contrôler, des procédures de communication standardisées doivent assurer que, du gardien au président, l’organisation véhicule un seul et même message – et qu’aucun document ou déclaration non autorisés ne fuitent. Au-delà de la parole, c’est l’ensemble des comportements des travailleurs humanitaires qu’il s’agit de standardiser par le biais de codes de conduite et de procédures opérationnelles, de façon à s’assurer que la stratégie envisagée est bien appliquée.


Les présupposés idéologiques des manuels de sécurité

La particularité des manuels de seconde génération n’est pas de recommander l’usage de règles, d’indicateurs et de procédures. Ces dispositifs de régulation préexistaient à la dynamique de professionnalisation du secteur de la sécurité et au basculement vers une approche gestionnaire. Leur particularité est de multiplier ces outils de façon considérable et de véhiculer, sous l’apparence de recommandations techniques, des présupposés idéologiques spécifiques mis en en évidence par Monique J. Beerli et Fabrice Weissman.

En premier lieu, le GPR 8 et les guides qui s’en inspirent promeuvent une vision apolitique des enjeux de sécurité. Traitant ces derniers comme des problèmes techniques nécessitant des solutions techniques, les manuels occultent les conflits sociaux et politiques, les rapports de forces et les intérêts qui façonnent l’arène où les acteurs de l’aide négocient leur présence et leur protection. Cet apolitisme est facilité par l’emploi de la notion même de « risque ». Comme l’explique le sociologue Patrick Peretti-Watel, le risque est « un danger dont on considère qu’il est aléatoire, sans cause. C’est un danger dont il s’agit moins d’imputer les occurrences passées à des fautifs que de prévoir les occurrences futures »Il poursuit : « La notion de risque apparaît alors comme un réducteur d’incertitude, caractéristique de l’activité prospective d’un individu qui cherche à maîtriser son avenir ou celui des autres, à l’instar de l’assureur ou de l’actuaire. Le risque, c’est enfin un danger qui prolifère, dans la mesure où cette notion induit une multiplication, donc une dispersion des liens causaux », op. cit., p. 14-15.. L’apolitisme est manifeste dans les recommandations concernant les médias, considérés au mieux comme les simples relais de campagnes marketing uniformisées, projetant l’image d’organisations humanitaires lisses et consensuelles. Pour le reste, ils représentent une menace à neutraliser. Cette méfiance vis-à-vis de la sphère publique contraste fortement avec les pratiques de MSF-France, des années 1970 aux années 2000, caractérisées par l’appel récurrent au public pour renforcer le positionnement de l’association dans ses tractations (souvent conflictuelles) avec les divers pouvoirs politiques ou militaires susceptibles de peser sur sa sécuritéVoir Fabrice Weissman, « Silence on soigne ! », Claire Magone, Michaël Neuman, Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires, l’expérience de MSF, op. cit., p. 233-262.. Dans cet ouvrage, le récit des efforts déployés par MSF-Suisse pour obtenir la libération de leur volontaire kidnappé dans le Caucase en donne un exemple.

Le deuxième présupposé des manuels est le positivisme qui conduit à regarder la guerre comme une somme de risques maîtrisables par le calcul et la planification. Or, même au regard des théories du management dont le GPR 8 se réclame, cette confiance dans la capacité de la raison à venir à bout de tous les phénomènes, à condition d’y consacrer les moyens et l’expertise nécessaires, apparaît obsolète. Depuis une quinzaine d’années, des auteurs comme Dominique Genelot, par exemple, invitent à penser l’organisation et la direction des entreprises à partir de la notion de « complexité »Dominique Genelot et Jean-Louis Le Moigne, Manager dans la complexité : Réflexions à l’usage des dirigeants, 4e édition, Julhiet INSEP Consulting, Paris, 2011., employée pour désigner « tout ce qui échappe, complètement ou partiellement, à notre compréhension et à notre maîtrise ». L’approche positiviste des manuels est également en décalage avec la réflexion des théoriciens militaires qui, sur les traces de Clausewitz, considèrent, depuis le xixe siècle, l’incertitude comme la caractéristique première du champ de bataille. Face au « brouillard de la guerre » et au comportement difficilement prévisible de la machine militaire, soumise au phénomène de « friction », de nombreux théoriciens militaires préconisent, à l’instar du général Vincent Desportes, le recours à des dispositifs fondés sur « la confiance en l’homme et la flexibilité des systèmes ».Vincent Desportes, Décider dans l’incertitude, 2e éd., nouvel avant-propos, Économica, Paris, 2015. Clausewitz utilise la notion de « brouillard de la guerre » pour décrire le manque de fiabilité des informations dont dispose l’officier : « À la guerre beaucoup de renseignements sont contradictoires, davantage encore sont faux et la majorité sont incertains ; les faits sont rarement pleinement connus et leurs motivations le sont moins encore » (Clausewitz, cité in Desportes, p. 37). La notion de « friction » renvoie pour sa part aux « menus incidents sans nombre – du genre de ceux que vous ne pouvez pas réellement prévoir – [qui] se combinent pour diminuer le niveau général d’efficacité de telle manière que l’on ne parvient jamais au but fixé » (Clausewitz, cité in Desportes, p. 38-39).

Or la défiance vis-à-vis de l’homme est le troisième présupposé véhiculé par les nouveaux manuels de sécurité. Ces derniers manifestent en effet une triple méfiance : à l’égard des populations que les acteurs de l’aide sont censés aider mais que les manuels invitent à considérer comme une source de menaces ; vis-à-vis du grand public et des relais d’opinion considérés comme vecteurs de risque réputationnel ; et enfin, vis-à-vis du personnel humanitaire lui-même : le GPR 8 et les pratiques qui s’en inspirent se défient du jugement subjectif des cadres de terrain, auquel on préfère un tableau matriciel, de leur esprit d’initiative auquel on préfère des procédures standardisées, et de leur loyauté à laquelle on préfère des clauses de décharge annexées à leurs contrats de travail.

L’esprit d’aventure des premiers humanitaires décrit par Bertrand Taithe, qui transparaît dans la notion d’« aristocratie du risque » à MSF, représente un risque particulier aux yeux des spécialistes. Les manuels de sécurité des années 2000 multiplient les références négatives aux « dinosaures », aux « cow-boys », aux « mâles dominants accros à l’adrénaline »Koenraad Van Brabant, « Mainstreaming the organisational management of safety and security: A review of aid agency practices and a guide for management », Humanitarian Practice Network, ODI, Londres, mars 2001, p. 17.qui « pensent être en mesure de faire face aux dangers parce qu’ils le font depuis de nombreuses années »Adele Harmer et al., op. cit., p. 124. alors qu’ils sont les reliquats d’une époque révolue « où les menaces étaient moins nombreuses, où le respect pour les organisations humanitaires était plus grand »Koenraad Van Brabant, 2001, op. cit., p. 49.. Le volontaire idéal qu’ils appellent de leurs voeux ne mesure pas les risques et périls de sa mission, il n’est pas « engagé » dans l’action. Il est docile et responsable : il fait confiance aux experts pour analyser les risques de manière objective et pour savoir comment il doit parler et se comporter (y compris dans sa vie sexuelle) pour rester en sécurité, protéger ses camarades… et son institution.

On peut également détecter un quatrième présupposé dans les manuels : la légitimation d’une éthique rationnelle-légale du sacrifice. Selon le GPR 8, en effet, une « bonne gestion de la sécurité opérationnelle » ne saurait totalement éliminer les dangers ni éviter les pertes. Mais elle doit s’assurer que le « risque résiduel » est ramené au minimum par le biais des procédures censées réduire la probabilité et l’impact d’incidents ; et que ce « risque est justifié compte tenu des avantages potentiels offerts par le projet ou le programme ». Les dangers et les sacrifices sont acceptables dès lors que les procédures sont respectées et que le ratio coût/bénéfice est favorable.

À ce titre, l’introduction de la gestion des risques dans l’action humanitaire est symptomatique d’un phénomène plus large, que la politologue Béatrice Hibou qualifie de « bureaucratisation néolibérale »Béatrice Hibou, La Bureaucratisation néolibérale, La Découverte, Paris, 2013.: l’envahissement des relations sociales par des formes de régulation bureaucratique émanant du secteur privé et reposant sur des abstractions qui lui sont propresBéatrice Hibou donne l’exemple d’une infirmière qui consacre un tiers de sa journée de travail à la documenter par le biais de formulaires standardisés dont une grande partie a été fabriquée par des consultants extérieurs au milieu médical, et qui, rentrée chez elle, doit batailler avec les diverses formalités nécessaires à la gestion de son abonnement téléphonique et autres contraintes bureaucratiques du quotidien dont le sens lui échappe. Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, Paris, La Découverte, 2012, p. 5-14.. C’est ainsi, dans le milieu de l’aide, que le concept de risque actuariel est utilisé pour appréhender les dangers courus par les travailleurs humanitaires en zone de guerre ; et que des calculs coût/ bénéfice sont employés pour juger du niveau acceptable de leur exposition. Les manuels de sécurité incarnent ainsi l’étrange mélange d’idéologie néolibérale et de fantasmes de planification technocratique propre à de nombreux outils de l’action humanitaire contemporaine (comme le « cadre logique », méthode de gestion qui présente les projets sous la forme d’un tableau mettant en regard objectif général, objectifs spécifiques, activités, indicateurs et conditions de réalisation.)Voir François Giovalucchi et Jean-Pierre Olivier de Sardan, « Planification, gestion et politique dans l’aide au développement : le cadre logique, outil et miroir des développeurs », Revue Tiers Monde, 2009/2, n° 198.


La sécurité en pratique

Une démarche d’observation ethnographique est nécessaire pour décrire précisément les usages des outils, procédures, manuels et formations de sécurité, ainsi que leur influence concrète sur le fonctionnement de MSF et d’autres organisationsÉtudiant l’impact du cadre logique sur les pratiques de développement, François Giovalucchi et Jean-Pierre Olivier de Sardan soulignent le contraste entre son hégémonie idéologique et son usage limité dans la pratique. Ils précisent : « Les significations idéologiques ou les présupposés cognitifs plus ou moins intégrés dans l’outil peuvent être appliqués, ignorés, transformés, contournés, ou détournés dans la pratique. Une analyse rigoureuse [de l’outil] comme instrument d’action publique doit donc combiner tant les mises en évidence de l’idéologie politique et du modèle cognitif qui y sont enchâssés, que la description de ses usages pratiques », « Planification, gestion et politique dans l’aide au développement : le cadre logique, outil et miroir des développeurs », ibid.. Les récits rassemblés dans cet ouvrage n’ont pas une telle ambition. Leur objectif est avant tout d’illustrer le décalage entre la vision apolitique et positiviste des dangers véhiculée par la gestion des risques, et l’expérience des équipes responsables de la sécurité des missions ou de la libération d’un otage. Ils offrent également un aperçu de la manière dont les dilemmes soulevés par la prise de risque en mission (objet des « règles d’or » formalisées dans les années 1990) se posent et sont tranchés dans les situations étudiées. Les trois derniers chapitres de l’ouvrage décrivent tout d’abord la diversité des dangers auxquels les équipes MSF sont confrontées, et dont il est le plus souvent impossible de rendre compte en termes de « manque de neutralité ou d’indépendance », pour reprendre l’interprétation dominante des études quantitatives et des manuels de sécurité. Ces dangers sont associés aux diverses pratiques de terreur des belligérants : le lynchage de blessés ennemis au sein des hôpitaux par des miliciens centrafricains ; l’attaque à l’arme automatique d’une réunion de notables au sein d’un hôpital en Centrafrique ; le bombardement d’hôpitaux par l’armée loyaliste syrienne ; l’enlèvement, l’exécution ou la revente d’otages par des groupes armés syriens ; l’assassinat par ces mêmes groupes de supposés traîtres et apostats parmi les patients et le personnel ; le trafic d’êtres humains dans le Caucase, alimenté par une campagne de pacification d’une extrême brutalité. Mais les dangers sont aussi associés à la micro-histoire des missions et aux comportements individuels de leurs membres. Il peut s’agir d’un conflit social qui dégénère en menaces de mort en République centrafricaine, du père d’un patient qui, l’estimant mal soigné, braque son arme sur un médecin au Yémen, ou encore d’un chef de mission qui alimente les suspicions des services secrets russes en servant de guide à une délégation de militaires américains dans le Caucase.

Ces études montrent également que l’analyse des risques pratiquée par les responsables opérationnels est très éloignée d’un processus neutralisant le facteur humain au profit d’une rationalité mathématique. La compréhension du contexte et des risques est influencée par la trajectoire individuelle des chefs de mission et des responsables de projet, leur connaissance préalable du pays, leur intérêt pour son histoire et celle de ses acteurs politiques, leur réseau relationnel personnel. La diversité des caractères et des circonstances se reflète dans leurs manières de s’informer ou de créer un réseau de contacts. Certains préfèrent maintenir leurs distances avec la société locale, de crainte d’être pris à partie dans les luttes d’influence entre réseaux clientélistes ; d’autres jugent opportun de se constituer un réseau d’amis qui les aident à comprendre l’environnement et qui, le cas échéant, contribuent directement à la protection de la mission en usant de leur influence ou en transmettant à temps des informations importantes.

Quelle que soit leur approche, les responsables opérationnels doivent composer avec des situations complexes et volatiles. Les trois derniers chapitres restituent le brouillard dans lequel doivent trancher les décideurs, les frictions associées au fonctionnement de la machine MSF et l’impossibilité de s’en remettre à des procédures standardisées pour faire face aux incertitudes. Les limites des « guidelines » et des formations sont particulièrement manifestes dans l’affaire d’enlèvement évoquée dans le livre : le flou sur l’identité et les mobiles des kidnappeurs oblige les négociateurs à prendre des paris risqués, quitte à s’affranchir des recommandations des experts privés et gouvernementaux. Dans ces situations d’incertitude, il est fréquent que des divergences d’analyse parfois profondes émergent entre équipes de terrain successives ou entre le terrain, la coordination et le siège quant à l’analyse du contexte, des dangers qui en découlent ou de l’utilité des missions.

La sécurité est constamment le fruit de transactions avec les autorités politiques et militaires, où entrent en ligne de compte le choix des activités, les services rendus, le partage des ressources MSF (salaires, locations), les pressions publiques, tout comme la qualité des relations nouées par les responsables opérationnels avec leur entourage. On observe également le pragmatisme des équipes qui vont jusqu’à déléguer une partie de la gestion de la sécurité à un entrepreneur politico-militaire salafiste en Syrie ou au père d’une mission catholique en RCA.

En outre, la liberté individuelle des volontaires de terrain est encadrée par des règles concernant leurs déplacements et leurs comportements (tenue vestimentaire, attitude, vie affective, etc.), règles édictées autant pour des raisons de sécurité que pour faciliter la gestion des ressources humaines. Les récits montrent indirectement que la peur, l’angoisse, la culpabilité, l’exaltation, la valorisation du courage et de la force de caractère jouent un rôle important dans la façon dont les membres de l’association apprécient les risques et la valeur de leur action. Mais ils montrent aussi que ces émotions et ces valeurs restent le plus souvent à l’état de non-dits. On perçoit également le tabou qui règne sur certaines violences jugées infamantes, actes de tortures ou agressions sexuelles par exemple, et le manque de transparence entre organisations humanitaires (y compris entre sections MSF) sur les événements de sécurité qui les affectent. Ce déficit d’information, comme l’attitude de certains coordinateurs de projet estimant que les questions de sécurité sont de leur seul ressort, empêchent parfois le personnel de terrain de prendre la mesure des risques auxquels ils s’exposent durant leur mission.

Les récits mettent également en lumière les difficultés d’interprétation des règles censées encadrer la prise de risque (à l’instar des « règles d’or »). Lorsque le gouvernement syrien bombarde les hôpitaux en zone rebelle, lorsque des groupes djihadistes déclarent que « les ONG étrangères infidèles ne sont pas les bienvenues en Syrie » ou qu’un chirurgien syrien de MSF, connu pour son athéisme militant, est enlevé pendant ses heures d’astreinte puis abattu, l’organisation est-elle ciblée ? Les activités menées par MSF dans ce contexte justifient-elles la prise de risque ? Les avis divergent entre sections et au sein même de celles-ci. Si les chiffres d’activité et la notion d’efficacité opérationnelle sont mobilisés dans ces débats, la détermination du risque acceptable en Syrie ne se réduit pas à un calcul coût/bénéfice et au respect des procédures. Elle inclut notamment le sentiment des équipes de terrain « d’être là où il faut ». Ces études soulignent enfin le rôle ambivalent des sièges MSF. Très actifs dans la gestion de la sécurité, ils contribuent, du point de vue des équipes, à les surexposer ou à les sous-exposer selon les cas.


Du bunker au martyr humanitaire ?

Les équipes de MSF évoquées dans ces études ne sont pas en butte au syndrome de « bunkérisation » décrit par Arnaud Dandoy ou Mark Duffield. Soulignons qu’à la différence des Nations unies et de nombreuses grandes ONG les unités spécialisées dédiées à la sécurité au sein de MSF sont encore embryonnaires et ne disposent pas de prérogatives supérieures, ni même équivalentes, à celles du département des opérations, qui, à ce jour, reste responsable en dernier ressort de la sécurité. Toutefois, on ne peut que s’inquiéter de l’expansion apparemment irrésistible de la culture dominante de la gestion des risques. Répondant au besoin de normaliser l’exposition au danger des travailleurs humanitaires et de protéger leurs institutions des risques légaux et réputationnels, elle représente une menace pour les acteurs de l’aide. D’une part, elle leur fait miroiter une promesse de protection qu’elle est incapable de tenir. De l’autre, elle occulte les dimensions sociales et politiques de leur sécurité. Enfin, elle encourage la dérive autoritaire des organisations humanitaires.

La « bunkérisation » et la paralysie opérationnelle ne sont qu’une des conséquences possibles de l’expansion de cette culture de la gestion des risques. À l’autre extrême, celle-ci peut contribuer à rendre acceptable l’augmentation du nombre de morts, de blessés et de kidnappés selon une logique combinant normalisation bureaucratique de l’exposition au danger et héroïsation des travailleurs humanitaires. Cette dernière prend notamment l’aspect de campagnes d’opinion qui dénoncent les violences faites aux acteurs de l’aide et participent à la construction symbolique des humanitaires en héros et martyrs des guerres contemporainesOn pense notamment à la « Journée mondiale de l’aide humanitaire », célébrant chaque 19 août depuis 2008 à l’invitation des Nations unies « ceux qui ont perdu leur vie au service d’une cause humanitaire », ainsi qu’à l’apparition des monuments dédiés à la mémoire des humanitaires décédés en mission qui se sont multipliés ces dernières années (notamment en Grande-Bretagne, au Canada, en Australie). De même, les campagnes d’opinion du type « Soins de santé en danger » (CICR), « Protéger les acteurs humanitaires » (ACF) véhiculent une imagerie victimaire confortant l’héroïsation des acteurs médicaux et humanitaires. Or, comme l’écrit l’anthropologue Jean-Pierre Albert, « l’héroïsme est lié non pas au résultat de l’entreprise, mais à l’acceptation du risque et de la souffrance, voire de la mort ». C’est ainsi que, paradoxalement, l’esprit de sacrifice associé à l’ethos chevaleresque des premiers humanitaires est détourné au service d’une rationalisation de l’exposition aux dangers faisant appel à un calcul actuariel coût/bénéfice. Voir Jean-Pierre Albert, « Du martyr à la star. Les métamorphoses des héros nationaux », Pierre Centlivres, Daniel Fabre et Françoise Zonabend (dir.), La Fabrique des héros, Mission du patrimoine ethnologique, Collection ethnologique de la France, cahier 12, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1998.. Dans tous les cas, qu’ils soient surexposés ou surprotégés, les travailleurs humanitaires tendent à être dépossédés du sens de leur engagement dans les situations dangereuses, tandis que leurs employeurs multiplient les procédures pour se prémunir des risques légaux et réputationnels en cas d’accident.

L’alternative à cette dérive n’est pas de rejeter en bloc les indicateurs et les règles de sécurité. Elle est de reconnaître que les situations dangereuses dans lesquelles les acteurs humanitaires interviennent comportent une part irréductible d’incertitude qui exige de faire des parisEn ce sens, l’action humanitaire appartient au domaine des professions à pratiques prudentielles décrit par Florent Champy à qui nous empruntons les observations qui suivent. Voir Florent Champy, « Grand résumé de Nouvelle théorie sociologique des professions », Presses universitaires de France, SociologieS, Paris, 2011, mis en ligne le 9 mai 2012, http://sociologies.revues.org/3922. L’expérience d’autres professionnels confrontés à l’incertitude (comme les policiers, les médecins ou les pompiersIbid.) montre que ces paris sont d’autant moins risqués qu’ils se fondent sur l’analyse concrète de chaque situation – et non sur des explications globales et des recommandations générales ; qu’ils reposent sur l’expérience et le discernement de praticiens – plutôt que sur l’application mécanique de routines ou de procédures formelles ; et qu’ils font l’objet de délibérations sur les moyens et les fins des actions à entreprendre – plutôt que d’un arbitrage autoritaire et confidentiel. L’alternative à la culture dominante de la sécurité implique ainsi de faire confiance à la sagesse pratique des travailleurs humanitaires et de contribuer à son épanouissement par le récit et l’analyse de leurs expériences face aux dangers.

 

Michaël Neuman
Michaël
Neuman

Directeur d'études au Crash depuis 2010, Michaël Neuman est diplômé d'Histoire contemporaine et de Relations Internationales (Université Paris-I). Il s'est engagé auprès de Médecins sans Frontières en 1999 et a alterné missions sur le terrain (Balkans, Soudan, Caucase, Afrique de l'Ouest notamment) et postes au siège (à New York ainsi qu'à Paris en tant qu'adjoint responsable de programmes). Il a également participé à des projets d'analyses politiques sur les questions d'immigration. Il a été membre des conseils d'administration des sections française et étatsunienne de 2008 à 2010. Il a codirigé "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de MSF" (La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (CNRS Editions, 2016).

Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).