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Point de vue

Comment expliquer l’augmentation spectaculaire des incidents de sécurité sévères enregistrés par MSF France ces dernières années ?

Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Politiste de formation, Fabrice a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis coordinateur de projet et chef de mission, il a travaillé dans de nombreux pays en conflit (Soudan, Ethiopie, Erythrée, Kosovo, Sri Lanka, etc.) et plus récemment au Malawi en réponse aux catastrophes naturelles. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016). Il est également l'un des principaux animateurs du podcast La zone critique. 

Depuis 2009, Médecins Sans Frontières (MSF) recense dans une base de données en ligne baptisée SINDY les événements affectant la sécurité physique de son personnel déployé sur le terrain. Cette comptabilité présente de nombreuses limitesMichaël Neuman, Fabrice Weissman, "Chapitre 2 : Théories", Secourir sans périr : la sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques, 29 mars 2016 : https://msf-crash.org/fr/secourir-sans-perir-la-securite-humanitaire-lere-de-la-gestion-des-risques/2-theories: les définitions de cas sont équivoques ; la systématicité avec laquelle les événements sont recensés varie d’une section à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une période à l’autre ; ces statistiques additionnent au sein de grandes catégories des événements à la signification et aux conséquences très diverses ; etc.

Ces limites sont moins prononcées pour la catégorie des « incidents sévères », enregistrés de manière plus exhaustive et sur la base d’une définition plus précise, bien que sujette à interprétation. Selon la nomenclature commune des référents sécurité de MSF, il s’agit des « événement ayant entraîné un préjudice grave pour des personnes (par exemple : blessures graves, morts, traumatisme psychique), une perte financière majeure (supérieur à 100 000 Euros) et/ou un impact significatif sur le déroulé des opérations (telle que suspension ou fermeture d’un projet) ».

Le rapport SINDY récemment compilé par les référents sécurité et le Bureau international de MSF montre une forte augmentation des incidents de sécurité sévères recensés par MSF France au cours des deux dernières années (illustrations 1 & 5). Alors qu’en 2021, seuls 5 événements sévères avaient été recensés et un décès signalé, 37 événements sévères sont enregistrés en 2024 ayant entrainé le décès de 10 personnes. Comment expliquer cette évolution ?

Illustration 1. Évolution du nombre d'incidents de sécurité sévères et de morts violentes parmi le personnel et les patients sous la responsabilité de MSF France (SINDY Power BI)Illustration 1

En premier lieu, il ne semble pas s’agir d’une montée généralisée de l’insécurité, puisque 90% des incidents sévères se sont produits dans trois pays seulement – Haïti, la Palestine et le Soudan (illustration 2 & 6).

Le Soudan et la Palestine sont responsables de la forte croissance enregistrée depuis 2023. Celle-ci n’est pas liée à une augmentation exceptionnelle de notre surface d’exposition (nombre de projets et de personnels déployés dans des zones dangereuses), mais à l’accroissement des dangers et de la prise de risque. En effet, selon l’indicateur d’incidence calculé par les responsables sécurité de MSF (le nombre total d’incidents par 10,000 « Équivalents temps pleins » (i.e. postes) et par an)Il s’agit d’un indicateur imparfait (mais qui a le mérite d’exister). En effet, le numérateur et le dénominateur ne sont pas exprimés dans la même unité. L’un quantifie des incidents, l’autre des personnes. Un indicateur plus rigoureux pourrait rapporter le nombre de personnes blessées, tuées, violentées, torturées au nombre moyen d’équivalents temps plein sur le terrain., l’incidence des événements sévères en 2024 est 8 fois supérieure à la moyenne au Soudan et 15 fois supérieure à la moyenne en Palestine. Soulignons que la moyenne correspond approximativement à l’incidence des événements sévères enregistré en République démocratique du Congo.

Illustration 2. Distribution par pays du nombre d'incidents de sécurité sévères enregistré par MSF France (SINDY Power BI)Illustration 2

La base de données SINDY comptabilise dans la catégorie « incidents sévères » les violences en lien avec les opérations de secours de MSF mais aussi celles subies par notre personnel dans leur vie quotidienne, sans lien direct avec leur travail  Selon la nomenclature : « événement qui ne touche pas directement MSF (par exemple incident en lien avec la vie privée du personnel en dehors de leurs heures de travail) ». (cf. illustrations 8 & 9). Ces violences « privées » représentent 21 des 37 événements sévères enregistrés en 2024 (soit 3/5) :

  • En Palestine, 11 incidents sur 16 concernent l’assassinat ou l'arrestation de personnel MSF dans leur maison ou lors de déplacements personnels.

  • En Haïti, 4 incidents sur 6 sont des enlèvements (2) et des tirs (2) à domicile ou dans la rue.

  • Au Soudan, 3 incidents sur 12 sont en lien avec l'insécurité ambiante créée par les Forces de soutien rapide (FSR) et les milices arabes.

Ainsi, seuls 16 événements sur 37 (2/5) se sont produits dans le cadre des opérations de secours de MSF France. Si on se limite à cette catégorie (« incidents en lien avec MSF »), on remarque que tous les incidents sévères enregistrés en 2024 (et non plus 90%) se concentrent en Palestine, au Soudan et en Haïti. Leur augmentation est par ailleurs moins spectaculaire : leur nombre global baisse entre 2023 et 2024, mais reste deux fois supérieur au niveau de 2022. On recense deux fois plus d’incidents en lien avec MSF au Soudan qu’en Palestine. Alors qu’en Palestine, les violences « privées » sont plus nombreuses que celles enregistrées dans le cadre du travail (MSF protège ?), c’est l’inverse au Soudan (MSF expose ?). Enfin, sur les 16 incidents sévères en lien direct avec les opérations de secours, 13 (80%) concernent l’attaque de structures de santé ou d’ambulances (cf. illustration 3).

Illustration 3. Description succincte des 16 incidents sévères en lien direct avec les opérations de MSF France en 2024 (SINDY Power BI)

Illustration 3

Les décès parmi notre personnel n'augmentent pas dans les mêmes proportions que le nombre d'incidents sévères (cf. illustration 10). La mort de personnel local ou international dans le cadre de leur fonction reste exceptionnelle. Les deux derniers drames relevant de cette catégorie sont :

  • Le mitraillage par des groupes djihadistes d’une voiture MSF au Burkina Faso ayant fait 2 morts en 2023 ;

  • L’assassinat par l’armée israélienne d’un physiothérapeute accusé d'être membre du Jihad Islamique en Palestine, seul employé de MSF tué « on duty » en 2024 (puisqu'assassiné lors du trajet domicile – clinique) mais « sans lien avec l’action de MSF ».

En 2024, on recense également 3 enlèvements de courte durée de personnel local, hors lieu de travail (2 en Haïti et 1 au Nigéria). Et une trentaine d'arrestations par les forces de l'ordre, dont certaines longues et accompagnées de mauvais traitement mais pas toujours répertoriées dans la liste des événements sévères (comme celle d’un officier de liaison MSF au Burkina Faso).

La comparaison entre sections MSF est difficile en raison de différences dans l’interprétations des définitions de cas (même pour les incidents sévères) et dans la systématicité de l’enregistrement, notamment des violences privées affectant notre personnel dans leur vie quotidienne (la section Belge par exemple n’enregistre parmi les incidents sévères sans lien avec MSF que ceux ayant entraîné un décès). Quoi qu’il en soit, les données disponibles montrent (cf. illustrations 4 & 11) :

  • Un doublement du nombre total d’incidents enregistrés entre 2020 et 2021 principalement tiré par MSF Suisse (OCG, non lié à des contextes particuliers, ressemblant plus à une amélioration e l’enregistrement) et par MSF Espagne (OCBA, 12 incidents en Afrique de l’Ouest).

Un doublement à nouveau à partir de 2023, tiré par les incidents MSF France (OCP) et Belgique (OCB) en Palestine. En 2024, Paris rapporte plus du tiers de l’ensemble des événements de sécurité sévère enregistrés dans le mouvement, une surreprésentation qui s’explique en partie par l’enregistrement de tous les incidents sévères affectant notre personnel dans leur vie quotidienne Encore une fois, l’interprétation de ces données est compliquée. La sociologue Christine Fassert a montré par exemple comment les critères d’évaluation des performances des différentes agences européennes de contrôle du trafic aérien s’étaient transformés au cours du temps. Au début des années 1990, les agences jugées les plus performantes étaient celles qui rapportaient le moins d’incidents. Puis progressivement, les critères d’évaluation se sont inversés et les agences jugées les plus performantes sont devenues celles qui rapportaient le plus d’incidents – le nombre d’incidents reportés étant synonyme de rigueur et de systématicité dans la gestion de la sécurité. Cette remarque n’a pas vocation à éluder le problème soulevé par les différences flagrantes entre le nombre d’événements graves rapportés par MSF France et dans une moindre mesure MSF Belgique et ceux des autres sections. C’est une invitation à entrer dans le détail des chiffres et de leur fabrication – et à compléter cette approche par l’étude d’histoires singulières qui en disent souvent beaucoup plus sur la gestion des risques que les chiffres nus..

Illustration 4. Évolution du nombre d’incidents sévères enregistrés dans Sindy par les différentes sections MSF (SINDY Power BI)

Illustration 4

En bref

MSF France enregistre ces deux dernières années une augmentation spectaculaire du nombre d’incidents sévères.  Cette augmentation tient à trois pays – Haïti, Soudan, Palestine, et plus particulièrement aux deux derniers. Elle est plus liée aux violences commises contre notre personnel dans leur vie quotidienne, qu’aux attaques visant directement MSF. Reste que si l’augmentation de ces dernières est moins spectaculaire, elle est bien réelle : 8 en 2022, 22 en 2023, 16 en 2024, où 80% des attaques ont visé des structures de santé ou des ambulances. Elles se sont produites dans quatre types de circonstances :

  • Le ciblage des structures de santé par l’armée israélienne à Gaza,

  • Le ciblage des structures de santé et les comportements de soudards des FSR au Soudan,

  • Les bombardements indiscriminés de l'armée soudanaise,

  • L'attaque par la police d'ambulance transportant des membres des gangs blessés à Haïti.

Ces attaques sont en lien avec l'exercice de la mission médicale. « Medical Care Under Fire », slogan marketing victimaire utilisé par MSF il y a quelques annéesFabrice Weissman, Michaël Neuman, « Les faux-semblants de l’insécurité des humanitaires », 15 avril 2016 : https://msf-crash.org/fr/blog/guerre-et-humanitaire/les-faux-semblants-de-linsecurite-des-humanitaires, serait-il en train de devenir une réalité aujourd'hui ?

 

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Pour citer ce contenu :
Fabrice Weissman, « Comment expliquer l’augmentation spectaculaire des incidents de sécurité sévères enregistrés par MSF France ces dernières années ? », 16 mai 2025, URL : https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/comment-expliquer-laugmentation-spectaculaire-des-incidents-de

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