Michaël Neuman : Le rapport entre États et ONG
Michaël Neuman
Michaël Neuman revient sur l’évolution des relations entre gouvernements libéraux et ONG dans cet entretien conduit par l’équipe de l’émission Backseat pour leur newsletter Siège arrière.
Dans un article publié sur AOC, vous parlez de la fin d'une ère, d'une sorte de bascule progressive et profonde des rapports entre ONG et États. Pourquoi ?
Le constat, c'est celui de la grande difficulté qu’ont aujourd’hui les organisations à opérer dans un certain nombre de situations. Il s’accompagne d’un étonnement face au fait que certains États – vis-à-vis desquels on pouvait s'attendre, soit à davantage de soutien pour notre travail, soit davantage de condamnations concernant les violences ou les blocages et obstructions dont nous faisons l'objet – ne nous offrent en réalité pas leur soutien.
Et donc, ma réflexion a été historique, afin de montrer qu'on semble progressivement sortir d'une période – d'une parenthèse. Je ne parle pas d'une histoire très, très longue. Elle remonte peut-être à la fin des années 1970 et au début des années 1980, pendant lesquelles il y a eu, globalement, un accord entre les objectifs des organisations non gouvernementales et humanitaires et des droits de l'homme, d'une part, et les objectifs de ce qu'on appelle des démocraties libérales ou des démocraties occidentales, d'autre part. Évidemment, cet alignement n'allait pas sans tensions ou antagonismes de circonstances.
Dans les années 1980, il y a eu un front anti-communiste de l'Europe de l'Ouest et des ONG humanitaires. Puis dans les années 1990, il y a eu un consensus sur la construction d'un système de réponse internationale aux crises, dans lequel on voyait les financeurs internationaux, les bailleurs de fonds, les États, compter sur les ONG et sur le système des Nations Unies pour répondre aux conséquences dites “humanitaires” des guerres.
Cette relation nous a permis, en tant que professionnels des ONG, de nous développer collectivement, de croître, de travailler sur davantage de terrains de conflits. Et puis l’an 2000 a été le départ d’une rupture progressive, qui a sans doute eu tendance à s'accélérer ces dernières années. Aujourd’hui, cette rupture fait que les éléments d'antagonisme entre États et ONG l'emportent sur les éléments d'alliance. Finalement, on est moins utiles aujourd'hui aux États occidentaux qu'on ne l'était dans le passé.
Dans AOC, vous répondez à une publication de Joël Glasman qui désigne, lui, la situation à Gaza comme un point de bascule. De vôtre côté, vous dites : “non, ce n'est pas un point de bascule, c'est plutôt le paroxysme.” C'est quoi la différence ?
C'est une différence de degré plutôt qu'une différence de nature. Ce qu’on peut reprocher – mais très cordialement – à Joël, c'est de faire de Gaza un mouvement permettant de déterminer un avant et un après, notamment sur cette fameuse rupture de l'humanitaire avec les démocraties occidentales.
Et ce que j'ai essayé de faire, moi, c'est plutôt de resituer Gaza dans une histoire plus longue. Donc, ça ne fait aucun doute : Gaza est un moment très important. Mais à mon sens, c'est davantage un marqueur, un épisode extrêmement intense et aigu de cette détérioration. Avec son nombre exorbitant de morts et une attitude d'Israël complètement dingue.
Tout comme celle des États occidentaux, d’ailleurs : de la France, de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et des États-Unis qui soutiennent cet État et cette guerre génocidaire. Donc il ne s'agit pas de relativiser du tout ce qui se passe à Gaza, mais d'y voir encore une fois le paroxysme, le point le plus élevé de cette histoire déjà un peu longue, de la rupture avec des agendas politiques qui semblent s'éloigner les uns des autres.
Mais ça fait maintenant des années que Gaza ne devrait plus nous surprendre, parce que Gaza arrive au terme d'une histoire étendue. Finalement : si certaines étapes précédentes n'avaient pas été franchies, peut-être que cette guerre à Gaza, cette attitude des Occidentaux envers Gaza n'auraient pas eu lieu.
Sur France Culture, il y a quelques jours, vous parliez notamment du 11 septembre 2001 comme l'un des points de bascule dans ce rapport entre ONG et gouvernements. Vous établissez également un lien avec le contre-terrorisme. En quoi a-t-il remis en question les rapports entre l’aide humanitaire et les gouvernements dits libéraux ?
Tout ça est un petit peu schématique. Il faut éviter de simplifier l'histoire. Il y a des tas d'épisodes, y compris dans les années 1990, dans lesquels les ONG du type de Médecins Sans Frontières se sont très, très fermement opposées à la logique des États.
Et puis la guerre a pénétré les sociétés occidentales. C'est ce qu'on voit se développer à partir de 2001, mais aussi en 2015 en ce qui concerne la France. La guerre touche les capitales européennes. Elle touche New York. Elle va toucher Madrid. Elle va toucher Londres. Elle va toucher Paris, évidemment.
Et donc, lorsqu'une organisation humanitaire va travailler au Yémen, en Syrie, en Irak, s'opposer en Afghanistan, s'opposer aux méthodes de guerre, aux méthodes de la guerre contre le terrorisme, s'opposer aux sièges, s'opposer aux bombardements des civils, s'opposer aux massacres dans les prisons qui sont des crimes de guerre, l'hostilité contre elle de la part des États va s'accroître.
Et une des manières dont cette hostilité se traduit, c'est ce qu'on va appeler la criminalisation. Il va devenir de plus en plus difficile pour les ONG d'engager des conversations, des discussions avec des groupes qualifiés de terroristes. Et puisque, selon George Bush : vous êtes “soit avec nous, soit contre nous”, ne pas embrasser la rhétorique de la guerre contre le terrorisme, c'est devenir un ennemi. C’est se voir pénalement poursuivi dès lors qu'on entretient des relations professionnelles avec des groupes qualifiés comme tels.
Parce qu'on en a besoin. Il faut rappeler peut-être – et ça, c'est très important – que la condition du travail des ONG humanitaires, c'est d'engager des discussions avec l'ensemble de ceux qui tiennent le pouvoir. C'est une logique du consentement.
Il faut que ceux qui tiennent le terrain consentent à notre présence. Ce sont des groupes politiques, politico-militaires, des groupes d'intérêts, parfois criminels, parfois aux comportements très violents. Et pour qu’ils consentent, il faut d'une part qu'on leur apporte quelque chose, mais il faut aussi qu'on engage une discussion avec eux. Et lorsqu’il nous est interdit de dialoguer avec ces groupes, alors on ne peut plus travailler.
Et on s'est retrouvés, ces dernières années, avec un certain nombre de collègues en prison, arrêtés, poursuivis pour avoir engagé des négociations avec des individus ou des groupes qualifiés de terroristes. Et on a vu aussi se développer, avec le paroxysme actuel de la situation à Gaza, des bombardements contre des hôpitaux, contre des équipes humanitaires qui ne sont plus du tout – ou en tout cas de moins en moins – protégés par cette alliance historique entre les démocraties et les ONG. Et finalement, aujourd'hui, les États assument de s'en prendre à elles. C'est ça la grande évolution de ces dernières années.
On peut tirer une sorte d'analogie avec ce qui se passe sur la scène domestique, notamment en France, avec la criminalisation des aidants, avec l'arrestation des bénévoles, avec les difficultés croissantes auxquelles fait face le travail de l'organisation d'Utopia 56 sur le littoral nord. On pourrait aussi citer la revendication du Ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau : que les associations cessent de travailler au sein des centres de rétention administrative pour étrangers en situation irrégulière.
On arrive donc à un point où les ONG, dans leur rôle de contre-pouvoir, ne sont plus uniquement remises en question sur les terrains de conflit, mais aussi en termes de politique intérieure ?
Je pense que la coïncidence est troublante. Mais il ne s'agit pas de faire des analogies grossières entre l'arrestation d'une bénévole d'Amnesty à Calais et l'éradication des Palestiniens de Gaza, avec l'assentiment de l'Ouest. Plutôt tenter d'y voir, au-delà de la dégradation des relations entre associations et démocraties – dont on vient déjà de beaucoup parler – la dégradation du respect d'un certain nombre de normes de la part de ces États.
Ce que j’y vois, moi, c’est la facilité avec laquelle ces États s'affranchissent actuellement, au nom de la souveraineté, au nom du repli sur soi, au nom de la lutte contre le terrorisme, de toutes ces normes.
C'est un peu comme la fenêtre d'Overton, on finit par permettre de plus en plus de choses. Et quand l'État de droit met son doigt dans l'engrenage de sa propre détérioration sur la question de la criminalisation des aidants, eh bien ça devient plus facile et plus acceptable de faire la même chose quand il s'agit de bombarder des populations civiles au Yémen, ou à Gaza, ou en Afghanistan. Ou au moins de laisser faire par les autres. Et lorsque ces bombardements ont pour conséquence de tuer des médecins, eh bien ce n'est plus un problème.
Je pense qu'il faut avoir à la fois la tête froide et raison garder : on n'a pas attendu la semaine dernière pour que les démocraties violent les droits internationaux et bombardent les hôpitaux. L'histoire longue est parsemée d'épisodes dans lesquels ce fameux DIH (Droit International Humanitaire), ce droit de la guerre, est violé par ceux-là même qui l'élaborent et qui le proclament. La nouveauté elle est peut-être moins dans la violation que dans la facilité avec laquelle ces pouvoirs aujourd'hui s'en accommodent et l'assument.
Si on revient un peu sur Gaza, qui est aussi l'une des grosses thématiques de cette réflexion, vous disiez que l'aide humanitaire, lorsqu'elle arrivait encore à Gaza, c'était un outil de tri, de contrôle et d'exclusion. Est-ce que vous pouvez expliquer en quoi ?
Il y a à la fois l'histoire longue de la gouvernance israélienne de Gaza, et puis ce qui se passe ces derniers temps. Le contrôle social de Gaza s'opère par la capacité d'Israël à décider ce qui rentre et ce qui sort. Alors évidemment, il y a les tunnels, il y a la contrebande par l'Égypte, il y a tout un tas de systèmes qui permettent aux Palestiniens de détourner cette logique de contrôle. Mais Israël, y compris depuis 2005, est restée une puissance occupante puisqu'elle contrôle officiellement l'intégralité de l'entrée et des sorties du territoire de la bande de Gaza.
Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'Israël est en situation de décider, de déterminer le nombre de camions qui rentrent et qui sortent dans un territoire qui dépend essentiellement de l'extérieur pour subvenir aux besoins de sa population. Il y a très peu de capacités productives à Gaza. Les surfaces agricoles utiles ont été de plus en plus restreintes, soit parce qu'elles ont été détruites, soit parce que la surface de culture permise par Israël a été réduite, soit que les avancées de l'armée israélienne sur le territoire de Gaza les ont rendues inutilisables. Pour tout un tas de raisons, la dépendance de la population de Gaza n'a fait que se renforcer ces dernières années.
Donc le contrôle est d'abord à l'échelle de la population et il a permis de maintenir la population gazaouie dans une très, très grande précarité, mais une précarité qui convenait finalement à tous. Elle permettait à Israël de maintenir ce qu'on peut appeler une stratégie du garrotage. C’est-à-dire de savoir quand mettre la pression et quand la libérer, bref : de faire de l'aide humanitaire une variable d'ajustement du contrôle israélien sur la population. Et donc ça, c'est le contexte général depuis le début des années 2000, et en particulier depuis 2005.
Et puis là, depuis octobre 2023, est arrivée une logique de siège quasiment infranchissable et qui donne finalement toutes les clés à Israël pour décider d’à qui va le peu d'aide qui entre. Il y a une logique de double usage qui permet aux Israéliens de priver les Gazaouis d'objets, de médicaments : l'État estime que ces objets pourraient constituer des armes ou servir au Hamas pour construire des missiles. Ce qu'on a vu ces derniers temps, c'est la volonté de plus en plus affirmée d'Israël de trier les Gazaouis, de déterminer qui serait en droit de recevoir de l'aide, et qui ne l’est pas.
Pour citer ce contenu :
Michaël Neuman, « Michaël Neuman : Le rapport entre États et ONG », 13 juin 2025, URL : https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/michael-neuman-le-rapport-entre-etats-et-ong
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