Reconnaître, caractériser et déclarer une épidémie ?
Emmanuel Baron, Jean-Hervé Bradol & Elba Rahmouni
Médecin généraliste diplômé de l’Université de Nantes, Emmanuel Baron s’est engagé avec Médecins Sans Frontières de nombreuses années sur le terrain et au siège. Formé à l’épidémiologie à Londres, il a rejoint Epicentre comme directeur en 2008.
Médecin, diplômé de Médecine tropicale, de Médecine d'urgence et d'épidémiologie médicale. Jean-Hervé est parti pour la première fois en mission avec Médecins sans Frontières en 1989, entreprenant des missions longues en Ouganda, Somalie et Thaïlande. En 1994, il est entré au siège parisien comme responsable de programmes. Entre 1996 et 2000, il a été directeur de la communication, puis directeur des opérations. De mai 2000 à juin 2008, il a été président de la section française de Médecins sans Frontières. De 2000 à 2008, il a été membre du conseil d'administration de MSF USA et de MSF International. Il est l'auteur de plusieurs publications, dont "Innovations médicales en situations humanitaires" (L'Harmattan, 2009) et "Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF 1982-1997" (CNRS Editions, 2016).
Chargée de diffusion au CRASH depuis avril 2018, Elba est diplômée d’un master recherche en histoire de la philosophie classique et d’un master professionnel en conseil éditorial et gestion des connaissances numériques. Lors de ses études, elle a travaillé sur des questions de philosophie morale et s’est intéressée notamment à la nécessité pratique et à l’interdiction morale, juridique et politique du mensonge chez Kant.
Une épidémie devient un problème de sécurité publique lorsqu’elle s’accompagne d’un nombre important de cas sévères et de décès. La manière dont les autorités font face à ce trouble potentiel à l’ordre public est évaluée en permanence par leurs soutiens comme par leurs opposants au sein de la société et dans le débat public. Elles pourront être rendues responsables de l’aggravation de l’épidémie ou au contraire apparaître comme protectrices de leurs administrés par la mise en place d’une réponse efficace. Première étape, la déclaration d’une épidémie par les autorités est primordiale pour lui donner une existence dans les registres politique et administratif, au-delà de sa simple existence biologique et sociale. Quand bien même des mesures sont prises par les différents acteurs avant la déclaration officielle, celle-ci permet la mise en place de mesures exceptionnelles, telles que le déclenchement d’un plan d’urgence. La déclaration d’une épidémie est un enjeu politique et social fort, capable de faire émerger dans le débat public des questions cruciales pouvant remettre en cause la légitimité des autorités : estiment-elles la gravité de la situation à sa juste mesure ? A partir de quels éléments ont-elles déclaré une épidémie ? Communiquent-elles à temps ? L’expérience que Médecins sans frontières a développée dans la lutte contre les épidémies depuis des décennies semble montrer que réagir à la crise politique et médiatique qui peut accompagner une catastrophe sanitaire, c’est tenter de répondre à ces questions ou, du moins, de ne pas les éluder. En ce sens, ce papier n’est pas à proprement parler un article scientifique mais le résumé de « retours d’expériences ».
Comment les autorités se positionnent-elles face à l’existence et la gravité d’une épidémie ?
Face à une épidémie tout un éventail de réactions est possible de la part des autorités et de leurs administrés allant du déni à la mise en scène volontariste. Certains peuvent soutenir que l’épidémie n’existe pas alors que les autorités affirment sa réalité et, inversement, les autorités peuvent en nier l’existence ou la gravité.
Dans le monde actuel, le refus complet de reconnaître l’existence d’une épidémie est une position difficile à tenir pour un Etat. En effet, les informations circulent au sein des pays voisins et des organisations régionales et internationales (l’OMS par exemple). En outre, le Règlement sanitaire international (RSI), adopté par les Etats membres de l’OMS pour coordonner la prévention et la réponse aux flambées épidémiques, oblige les états membres de l’Assemblée mondiale de la santé à déclarer la survenue d’une épidémie. Bien que très sensible à la question de sa souveraineté, la Chine avait fini par reconnaître l’épidémie de SARS-CoV-1 en 2003 suite à la demande de Gro Harlem Brundtland, directrice générale de l’OMS, de ne pas adopter une attitude de déni.China vs the WHO: a behavioural norm conflict in the SARS crisis - PMCMême la Corée du Nord a reconnu avoir été touchée par la Covid-19.
Que sont le Règlement sanitaire international (RSI) et une Urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) ?
Au XIXe siècle, se produit un effort de diplomatie avec la première conférence sanitaire internationale à Paris en 1851. Depuis, l’intention de contenir la propagation internationale des maladies s’est exprimée lors de multiples réunions, conventions, créations d’organismes de contrôle ou signatures de traités, jusqu’à la révision en 2005 par l’Assemblée mondiale de la santé du Règlement sanitaire international (RSI) pour prendre en compte les menaces liées aux maladies nouvelles ou ré-émergentes.La sécurité nationale et les pandémies | Nations UniesLa reconnaissance tardive par la Chine en 2003 du SRAS comme une menace planétaire potentielle en aura été un élément déclencheur.
Le RSI (qui a force de loi) ne se limite pas aux maladies infectieuses et peut concerner tout phénomène de santé de dimension internationale. Son objectif est de prévenir et de contrôler la diffusion d’une maladie, de déclencher une réponse concertée et de préserver ainsi les échanges et les déplacements internationaux. Il enjoint les Etats à garder un équilibre entre restrictions de liberté et préservation des droits humains. Les Etats s’engagent à collaborer entre eux et avec l’OMS, à notifier tout phénomène inhabituel, à partager les informations pertinentes et à mettre en place les mesures de la réponse sanitaire.
Le RSI définit également les conditions selon lesquelles le Directeur général de l’OMS, sur recommandation d’un Comité d’Urgence qu’il convoque, peut déclarer une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI). Cette déclaration repose sur trois critères principaux : un phénomène inattendu, une capacité de diffusion à plusieurs Etats et la nécessité d’une réponse internationale. Depuis 2005, plusieurs situations ont été déclarées USPPI : Grippe H1N1 en 2009-2010, Poliomyélite en 2014, Ebola en 2014 et en 2019, Zika en 2016, Covid-19 en 2020 et Variole du singe en 2022.Wilder-Smith A, Osman S. Public health emergencies of international concern: a historic overview. J Travel Med. 2020 Dec 23;27(8):taaa227. doi: 10.1093/jtm/taaa227. PMID: 33284964; PMCID: PMC7798963. URL : Public health emergencies of international concern: a historic overview - PubMed
Au-delà des critères définis pour qualifier une situation épidémique d’USPPI, entrent en jeu les intérêts et les passions des différents acteurs. Ainsi, certaines épidémies n’ont pas obtenu le qualificatif en dépit de leur gravité, l’épidémie de MERS en 2012 par exemple.
Refuser l’existence d’une épidémie ou contester sa gravité
Au niveau étatique, le pouvoir politique est d’une créativité sans limite en matière de dénégation : nier une épidémie ou sa gravité, c’est se libérer de l’obligation d’y répondre et d’être tenu responsable de ses conséquences. Les autorités politiques et sanitaires peuvent considérer le problème comme résolu, le requalifier, contester son étiologie, nier qu’il s’agisse d’un danger collectif, etc. Voici quelques exemples qui illustrent ces différentes attitudes.
Un problème résolu. Dès le début de la pandémie de la Covid-19 et jusqu’à la fin de l’année 2022, la Chine a adopté une politique dite de « zéro Covid » : fermeture des frontières, confinements stricts de villes entières ou de quartiers, politique de dépistage à grande échelle, centres de quarantaine pour isoler les personnes positives, etc. Cette politique visait à résoudre le problème via l’élimination totale des contaminations. Une façon d’affirmer la toute-puissance du Parti communiste face à l’épidémie : dès que la menace apparaît, elle disparaît grâce à la discipline imposée aux populations par les autorités. Si de nouveaux cas se font jour, ils ne peuvent venir que de l’étranger ; puisque la Chine est supposée vivre sous le régime strict du « zéro covid » et qu’elle n’a pas reconnu pendant deux ans les limites de cette stratégie.
Une autre épidémie moins inquiétante. En avril 1985 en Ethiopie, le choléra sévit depuis cinq mois dans plusieurs centres de prise en charge des victimes de la famine sans aucune déclaration officielle de l’épidémie. Les représentants du gouvernement affirment que les camps sont touchés par des diarrhées aiguës et non par le choléra. Lors d’une réunion entre le gouvernement éthiopien et les bailleurs de fonds, un administrateur de MSF France prend la parole pour expliquer la situation dans le centre de nutrition de Korem dans les Hauts plateaux d’Ethiopie : « J’ai 20 morts par jour à cause d’une maladie qu’on ne peut pas nommer. J’importe des médicaments et je dois mentir sur le nom de la maladie ».Laurence Binet - Médecins Sans Frontières, Prises de parole publiques, Famine et transferts forcés de populations en Ethiopie 1984-1986. URL : Famine_transferts_populations_Ethiopie_VF.pdf p.38Pour les organisations de secours, il est important d’appeler le choléra par son nom afin d’obtenir plus rapidement des médicaments, de décider de mises en quarantaine et de débuter une enquête pour retrouver l’origine de la maladie. Pourquoi avoir décidé la transformation du choléra en « diarrhée aqueuse » dans les documents officiels ? Probablement pour ne pas effrayer les acheteurs de café et de viande, des commerces majeurs pour le pays. Certains affirment également que ce serait pour éviter des quarantaines qui pourraient interrompre le programme de « réinstallation » des populations frappées par la famine, qui depuis fin 1984 a déjà déplacé plus de 330 000 personnes des hauts plateaux du Nord vers les basses terres du Sud-Ouest.
Un refus de l’origine de la maladie. Dans les années 2000, le gouvernement sud-africain niait que le Sida soit la conséquence d’une infection par le VIH. Pour les dirigeants du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir, la maladie était due à la pauvreté, héritée de l’apartheid. La ministre de la Santé conseillait, pour lutter contre le VIH, de consommer de l’ail, du citron et des betteraves – une politique sanitaire s’opposant aux efforts des acteurs de la lutte contre la pandémie, dont MSF, pour mettre les patients sous antirétroviraux. On estime aujourd’hui que l’attitude des autorités politiques et sanitaire sud-africaines a joué un rôle dans 300 000 décès.Chigwedere, Pride MD*†; Seage, George R III ScD, MPH‡§; Gruskin, Sofia JD, MIA‖¶; Lee, Tun-Hou ScD*†; Essex, M DVM, PhD*†. Estimating the Lost Benefits of Antiretroviral Drug Use in South Africa. JAIDS Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes 49(4):p 410-415, December 1, 2008. | DOI: 10.1097/QAI.0b013e31818a6cd5. URL : https://journals.lww.com/jaids/Fulltext/2008/12010/Estimating_the_Lost_Benefits_of_Antiretroviral.10.aspxAutre exemple emblématique de déni concernant l’origine : les Nations unies ne reconnurent que six ans plus tard que les casques bleues népalais avaient apporté le choléra à Haïti en 2010.L’origine de l’épidémie de choléra à Haïti en 2010 - Alternatives Humanitaires
Un danger seulement pour certains. Sur un autre continent, du début des années 1980 au début des années 1990, les dirigeants de la Thaïlande désignaient le VIH comme une maladie affectant principalement les Occidentaux.Thailand social monitor: Thailand's response to AIDS - building on success, confronting the future. The World Bank. 2010, Pp7-8.Cette propension à affirmer que seuls des individus appartenant à des groupes particuliers pouvaient être infectés par le VIH a eu cours dans de nombreux autres pays. Par exemple, en Amérique du Nord, les quatre H (homosexuels, héroïnomanes, Haïtiens et hémophiles) étaient désignés à une époque où la dimension hétérosexuelle de l’épidémie n’était pas encore reconnue.
Au-delà de ces différentes formes de négation de la nature d’une épidémie, il s’agit le plus souvent d’en minimiser la gravité. Dans l’exemple ci-dessous, c’est leur difficulté à remédier à l’épidémie qui explique que les autorités aient préféré en nier la gravité.
En novembre 2003, le bureau de la santé de la région Oromia en Ethiopie donne son accord à une proposition d'intervention en urgence de MSF pour répondre à une épidémie de paludisme qui a été déclarée en août par les autorités de la zone de santé de l'East Wollega. Les tests de diagnostic rapide confirment que le parasite en cause est le Plasmodium falciparum connu pour être responsable de cas sévères et mortels. Dans cette zone où vivent 1,2 million de personnes exposées chaque année à deux augmentations saisonnières des cas de paludisme, MSF propose, dans l’espoir de réduire la mortalité, d’accroître les capacités d'hospitalisation de l'hôpital de Gutten et d'envoyer des agents de santé dans les villages alentour pour détecter et traiter les cas plus précocement. Mais, comme le soulignent les Nations unies et MSF, une caractéristique de cette épidémie est d'être le fait de parasites devenus résistants à l'antipaludéen recommandé en première ligne dans les protocoles du ministère fédéral de la Santé (Sulfadoxine-Pyrimethamine). Selon les données rapportées par les Nations unies, la proportion d'échecs thérapeutiques atteindrait 36%.https://reliefweb.int/report/ethiopia/focus-ethiopia-aug-2004-1Exaspérées par l’insistance de MSF pour que le ministère de la Santé fédéral autorise en urgence l'usage d'une nouvelle génération de traitements (les combinaisons à base de dérivés de l'artémisinine), les autorités dénoncent par voie de presse l’attitude de MSF, dont les dirigeants sont qualifiés de « charlatans » portant atteinte à la souveraineté du pays alors que « la situation n'a jamais été ni maintenant ni plus tôt hors de contrôle ».Press release from federal Ministry of Heath on malaria situation in Ethiopia. December 23, 2003.
L’attitude des autorités répond à leurs contraintes. En effet, comment mobiliser en quelques mois les ressources techniques, pédagogiques et financières pour changer un protocole national de soins répondant à une infection touchant chaque année des millions de personnes dans le pays ? Pour MSF, l'urgence est de garantir l'efficacité thérapeutique à court terme avant la deuxième période annuelle de haute transmission ; un objectif louable mais probablement irréaliste. A l’issue de la confrontation de ces deux points de vue antagonistes dans l'espace public, des protocoles de traitements du paludisme révisés, incorporant la nouvelle génération de médicaments, seront mis en place sur plusieurs années.
Avant qu’une maladie ne soit reconnue officiellement par les sociétés savantes, il peut exister une période pendant laquelle une épidémie est identifiée par les patients et les associations de patients sans que l’existence de la maladie ne fasse consensus et qu’elle ne soit reconnue par les autorités. C’est le cas du Covid long au début de l’année 2020. Si les signes du Covid-19 disparaissent deux à trois semaines après le début de la maladie, dans certains cas les malades peuvent continuer à souffrir de différents symptômes pendant de nombreux mois. En France, il aura fallu un an pour que l’Assemblée nationale, la Haute Autorité de santé et le ministère de la Santé reconnaissent l’évolution chronique de certains cas de Covid. Le 17 février 2021, les députés ont adopté, à l’unanimité, une proposition de résolution « visant à reconnaître et prendre en charge les complications à long terme de la Covid-19 ».Proposition de résolution n°3743 visant à reconnaître et accompagner les patients atteints de covid-long (assemblee-nationale.fr)Ce faisant, ils satisfaisaient une requête de l’OMS qui, depuis août 2020, engageait les pays membres de l’Assemblée mondiale de la santé à prendre en compte les Covid longs. Une première étape saluée par les associations de patients touchés par cette forme de la maladie mobilisées depuis des mois pour obtenir cette reconnaissance.
Surévaluer la gravité d’une épidémie
L’affirmation de l’existence d’une épidémie sans éléments solides pour en certifier la réalité est assez rare de la part des autorités. En revanche, la gravité d’une épidémie peut être surévaluée.
Lorsqu’apparaît un virus inconnu susceptible d’induire une pandémie, la gravité de la situation est mesurée par l'OMS en 6 phases. La phase 6 est celle où la circulation d'un nouvel agent pathogène est la plus intense au sein de populations faiblement ou pas du tout immunisées, réparties sur plusieurs continents. A ce stade dit de pandémie, le danger est jugé maximal et amène un certain nombre de mesures préventives et thérapeutiques, et si possible à vacciner de larges segments de populations. Centré sur la diffusion des virus entre pays et continents, le plan de l'OMS pour répondre aux épidémies de grippe a été modifié en décembre 2004 et la létalité comme la mortalité ne font pas partie des critères retenus pour gravir l'échelle des 6 phases.phases d'alerte de l'OMSL’intention de ce changement de définition est sans doute d’être plus réactif, de ne pas attendre un grand nombre de décès avant d’agir, alors que l’épidémie affecterait déjà des zones géographiques étendus.
A l'été 2009, quand des cas de grippe A H1N1 ont été diagnostiqués en Amérique du Nord, ils déclenchèrent une vive inquiétude à l'échelle planétaire. La combinaison spécifique de chiffres et de lettres désignait des protéines de surface du virus qui avaient des similarités avec celles du virus à l’origine de la pandémie grippale de 1918-1920, événement épidémique qui aurait causé entre 50 à 100 millions de morts, un bilan plus lourd que celui de la Grande guerre. Cette pandémie fut improprement qualifiée d’ « espagnole » en raison du débat public rendu possible dans ce pays, l’un des seuls où la censure de guerre ne sévissait pas. En 2009, la nouvelle pandémie A H1N1, distincte des épidémies annuelles saisonnières, fut tout aussi abusivement qualifiée de « mexicaine » ou de « porcine ». En réalité, le virus pourrait avoir été importé d'Asie par un voyageur et son matériel génétique est un réassortiment de gènes trouvés chez l'homme, le porc et des oiseaux.
Les données mexicaines et étasuniennes montraient que les incidences et les létalités des différents foyers demeuraient dans les limites jugées acceptables pour les grippes saisonnières. Malgré ces données rassurantes, un emballement de la réponse internationale se produisit, particulièrement à l'OMS et dans les pays riches. Un certain nombre d'observateurs questionnèrent la pertinence de déclarer une phase 6 en dépit de la faible gravité de la situation et l’influence sur cette décision des entreprises commercialisant les vaccins. L'agence onusienne répondit qu'il était impossible d’envisager une vaccination à hauteur de centaines de millions de doses sans se coordonner avec les industriels concernés. Toujours est-il que la présence des représentants de ces entreprises pharmaceutiques dans les réunions de l'OMS où se discutait le passage à la phase 6 aurait dû susciter plus de réserves de la part de cette institution.Cohen D, Carter P. WHO and the pandemic flu «conspiracies». BMJ2010;340:1274-9.
En France, où « le principe de précaution » a été intégré à la constitution en 2005, le gouvernement adopta un plan dans lequel il était prévu de s'équiper en masques, en antiviraux et de procéder à la vaccination de 75 % de la population avec deux doses. Soucieux d'apparaître comme protégeant au mieux sa population, le gouvernement français procéda à une dépense avoisinant le milliard d’euros pour les deux années 2009 et 2010. Au centre de l'argumentation en faveur de cette politique précautionneuse à défaut d'être protectrice se trouvait l'idée que des mutations, fréquentes sur ce type de virus à ARN, pourraient induire l'émergence d'un variant viral à l'origine d'une explosion du nombre de cas et de morts comme en 1918-1920.
Quant à la population et aux soignants du pays, ils ne percevaient aucun signe inquiétant. Ils manifestaient de fortes réticences à adhérer à la politique de vaccination du ministère de la Santé. Moins de 10 % de la population se prêta à l'opération de vaccination de masse. Afin de gérer l'énorme reliquat de vaccins non utilisés, le gouvernement procéda à une renégociation des contrats passés avec l'industrie et entama des discussions avec des pays aux ressources limitées pour qu'ils acceptent des donations de vaccins pour une pandémie dont ces pays n'avaient pas perçu la réalité, faute de capacités diagnostiques et en l'absence de mortalités inhabituelles. Une commission d'enquête parlementaire sur la manière dont a été programmée, expliquée et gérée la campagne de vaccination contre la grippe A H1N1 a été constituée le 6 juillet 2010. Elle a conclu à « un échec de santé publique » en raison du faible taux de vaccination au regard des moyens engagés.https://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-enq/r2698.asp
Quitte à en surévaluer la gravité, certaines épidémies ont les faveurs des gouvernants. Au fil des années 2000, les politiques sanitaires ont, par exemple, mis l’accent sur le développement et la distribution de vaccins contre la méningite plutôt que contre le choléra. Cela a conduit à la quasi-disparition des grandes épidémies de méningite en Afrique de l’Ouest. Cette réussite repose en partie sur un préjugé favorable des gouvernants. En effet, les épidémies de méningite ne mettent pas en cause les services chargés de l’hygiène publique. De plus, la prévention par l’injection d’une dose de vaccin à tous les individus de la population cible permet aux dirigeants de se mettre en scène comme des bienfaiteurs. En outre, ils peuvent donner à chacun la même chose, une forme d’égalité à laquelle leurs administrés sont très sensibles. D’un point de vue socio-politique, c’est comme s’il existait des épidémies « propres » et d’autres « sales ». Ces dernières souligneraient l’incurie de celles et ceux chargés de protéger les populations contre les menaces infectieuses.
Les éléments permettant aux autorités de produire une représentation d’une épidémie afin de pouvoir la déclarer
La déclaration d’une épidémie par les autorités sanitaires et politiques repose d’une part, sur l’élaboration d’une définition de cas et d’autre part sur la construction de diagrammes de distribution des cas dans le temps et dans l’espace. Ces deux éléments permettent de construire une représentation qualitative et quantitative de l’épidémie.
La définition de cas
Produire une définition de cas permet de regrouper une série d’événements de santé dans une catégorie. Il existe deux grands types de définitions de cas. La première dite « définition de cas clinique ou syndromique » (par exemple : des fièvres, des fièvres hémorragiques, des déshydratations par gastroentérite, des pneumopathies suffocantes, etc.) permet de dire précocement qu’il se passe un phénomène particulier et inhabituel. Ensuite, à l’aide de la biologie et de l’imagerie médicale, il devient possible d’obtenir une seconde définition de cas qui établit plus précisément la maladie dont il s’agit.
Le 30 décembre 2019, un ophtalmologue chinois contactait sur un réseau social un petit groupe de ses anciens camarades d’études pour les alerter concernant l'arrivée au cours du mois de décembre de plusieurs patients atypiques à l'hôpital central de Wuhan. Ils présentaient un tableau de pneumonie asphyxiante, souvent mortelle, évoquant le SARS. Parmi ces patients, plusieurs avaient fréquenté le marché aux animaux vivants de la ville. Ce lanceur d'alerte avait eu accès à des données collectées par la directrice du département des urgences de l'hôpital. Cette dernière avait averti sa hiérarchie d'une série de pneumonies atypiques entraînant une mortalité inhabituelle. La survenue d'un syndrome clinique inédit était confortée par des lésions observables sur l'imagerie thoracique de certains patients et, dans un cas, par un test biologique positif pour un coronavirus. L’ophtalmologue relaya cette information dans son réseau personnel et fut, ainsi que huit autres médecins, accusé par les autorités de répandre de fausses nouvelles. Ils furent arrêtés le 1er janvier 2020. La police demanda à l’ophtalmologue de signer un document dans lequel il reconnaissait « perturber l'ordre social ». Le 9 janvier 2020, les autorités chinoises et l'OMS annoncèrent la découverte d'un nouveau coronavirus dont le génome a été séquencé. La revue des données disponibles indiquait l'existence d'un premier cas datant de la mi-novembre. Le 20 janvier, les autorités médicales reconnurent qu’un nombre élevé de cas de pneumonie atypique existait et que le virus (bien que n'étant pas celui en cause dans l'épidémie de SARS de 2003) faisait l'objet d'une transmission interhumaine. Le même jour, le Président chinois prit la tête de la mobilisation nationale contre ce nouveau virus en circulation. Le 28 janvier, un juge de la Cour suprême chinoise admit que les informations diffusées par l’ophtalmologue auraient pu permettre aux citoyens de se protéger, par exemple en portant un masque. Le 28 janvier également, le directeur général de l'OMS en visite à Pékin se félicita de la rapidité et de la transparence dont faisaient preuve les autorités chinoises. Pour d'autres observateurs qui s'exprimaient sur les réseaux sociaux Weibo et Webchat, la bureaucratie chinoise était responsable d'un retard de trois semaines pour adopter les mesures nécessaires à la réponse à l'épidémie.
La déclaration de l'épidémie et l’exceptionnelle reconnaissance d’une erreur des autorités ont été rendues possibles par la création d'une série de sept cas regroupés par une définition pour l'essentiel syndromique, initiée par un tout petit groupe de soignants sans mandat spécifique pour le faire mais motivés par le fait d’alerter leurs collègues sur la nécessité de porter des équipements de protection. Il fallut environ deux mois pour étayer la suspicion d'une nouvelle maladie infectieuse, séquencer le génome du virus en cause et prendre la décision de santé publique qui fut au cœur de la réponse chinoise : le 23 janvier, 11 millions de Wuhanais furent confinés jusqu'au 8 avril, soit un premier confinement de 77 jours.
Le 7 février 2020, l’ophtalmologue décédait de l'infection par le virus, après avoir été réhabilité par les autorités. À la suite de son décès, sa page Weibo fut l'un des rares espaces digitaux où une critique des autorités put s'afficher, sans encourir immédiatement les foudres des forces de l'ordre.
La construction des diagrammes de la distribution des cas dans le temps et dans l’espace
Pour se représenter une épidémie, les autorités sanitaires et politiques peuvent construire le diagramme de la distribution des cas dans le temps et celui de la répartition des cas dans l’espace. Lors d’une épidémie, ces deux types de représentations graphiques montrent un nombre de nouveaux cas en augmentation. La stabilité dans le temps et dans l'espace d’un nombre de cas évoque une endémie.
Il n’est pas toujours possible de mettre en évidence une épidémie à l’échelle d’un territoire car la taille de celui-ci ou de sa population peuvent diluer le phénomène. En revanche, il est possible de choisir des sous-populations dans lesquelles l’événement est plus fréquent que dans la population générale. Ces sous-populations peuvent être par exemple les patients d’un hôpital, les habitants d’un quartier ou d’un village, les personnes appartenant à une même profession ou à une même tranche d’âge, etc. Ces sous-populations ne sont pas représentatives de la population générale mais la réduction d’échelle permet une déclaration précoce. Le risque est de se tromper en extrapolant les résultats à la population générale et à tout le territoire.
« Les équipes de MSF ont pu se rendre au matin du 21 juin 2016 à Bama, deuxième ville la plus importante de l’Etat de Borno dans le nord-est du Nigéria, pour y évaluer les besoins de la population. Au cours des quelques heures passées sur place, elles ont découvert une situation sanitaire désastreuse, où près de 24 000 personnes, dont 15 000 enfants (4 500 sont âgés de moins de 5 ans), se sont regroupées dans un camp situé dans l’enceinte de l’hôpital. Les équipes MSF ont transféré 16 enfants sévèrement malnutris et à risque immédiat de décès vers notre centre nutritionnel de Maiduguri. Et, sur les 804 enfants qu’elles ont pu dépister, environ 19% étaient atteints de malnutrition aiguë sévère. Au cours de leur évaluation, elles ont aussi dénombré dans le cimetière situé près du camp 1 233 tombes, creusées au cours de la dernière année, dont 480 sépultures d’enfants ».https://www.msf.fr/communiques-presse/nigeria-etat-de-borno-au-moins-24-000-personnes-deplacees-dans-une-situation-sanitaire-extreme-a-bama
L'exemple des camps de déplacés regroupés par l'armée au nord-est du Nigéria montre bien comment le choix de la population de référence (le dénominateur) peut permettre d'accentuer ou de diminuer le caractère de gravité d’une situation. A Bama, l'équipe de MSF examine 804 enfants dont 153 (19 %) sont atteints de malnutrition aiguë sévère. Mais le texte ne précise pas que ces 804 enfants examinés par MSF n'ont pas été sélectionnés de manière aléatoire parmi les 4 500 enfants de la même tranche d'âge, puisqu’ils se trouvaient dans la fille d’attente de la consultation pédiatrique du centre de santé. Ainsi, la proportion de 19 % de malnutrition ne s'applique qu'aux enfants vus par les membres de l'équipe de MSF et non à l'ensemble des enfants du camp où elle est probablement différente. A cet égard, deux hypothèses sont possibles : 1° il y a plus de probabilités de trouver des malades, en l’occurrence des enfants malnutris aiguë sévères, dans la file d'attente de la consultation pédiatrique que parmi les enfants qui ne la fréquentent pas. 2° Au contraire, les enfants dans un stade critique, voir déjà décédés, ne viennent pas consulter.
Afin d’apprécier un événement épidémique à sa juste mesure, il est parfois également nécessaire de se départir des catégories de géographie administratives classiques (ville, région, pays) pour raisonner en termes de foyers épidémiques. Ainsi lors d’une pandémie, il arrive que des foyers épidémiques dépassent les limites administratives nationales.
La catastrophe que la Covid-19 provoque en Lombardie en Italie est connue en France dès le mois de février 2020. Les liens historiques, culturels, politiques et économiques entre les deux pays sont forts. Une intense circulation de personnes et de biens se produit en permanence entre Paris, Lyon et la Lombardie. Pourtant, vue de France, la situation inquiétait peu : les autorités politiques et sanitaires négligeaient les informations qui pouvaient laisser entendre que l'épidémie italienne précéderait la française de quelques semaines. Le 6 mars 2020, à quelques jours de la décision d’un confinement généralisé en France, le président de la République se rendait au théâtre avec son épouse.
Il est illusoire de penser que les frontières puissent arrêter la circulation des virus. Cela ne signifie pas que toutes les mesures de contrôle soient inutiles. Mais il s'agit davantage d’utiliser les postes-frontières pour surveiller la circulation des pathogènes plutôt que d’imaginer possible de freiner leur passage d’un pays à l’autre, surtout quand la proportion de porteurs sains et néanmoins contagieux est élevée.
Le temps de l’épidémie et celui des décisions politiques
Lors d’une épidémie, les différents acteurs de la réponse sont toujours en retard. En effet, pour faire exister l’événement, il faut produire des données qui sont nécessairement extraites du passé. Parce que la représentation d’une épidémie est une photographie d’un passé plus ou moins récent, les décisions et les actions ne seront jamais assez rapides, donnant ainsi l’impression de toujours courir derrière l’épidémie. Dans ce cadre, la difficulté pour la décision politique s’articule autour de la question du bon moment pour effectuer une déclaration officielle de l’existence d’une épidémie.
L’alternative est la suivante : soit attendre des données scientifiques plus solides et risquer d’être davantage en retard, de laisser se développer l’épidémie. Alors qu’il faudra peut-être fermer des routes, des écoles, des entreprises, des commerces et des administrations, il est inévitable que les autorités politiques prennent quelques semaines, voire quelques mois, avant une déclaration officielle. Le temps d’hésitation est ainsi en grande partie incompressible et il est indispensable au regard des possibles conséquences économiques et sociales de la déclaration d’une épidémie. Soit être rapide mais moins précis, en d’autres termes ne pas attendre l’ensemble des données médicales et épidémiologiques. C’est une manière de limiter le retard mais le risque est alors celui d’une fausse alerte, avec pour conséquence de détourner inutilement des ressources au détriment d’autres patients et de perdre à l’avenir en crédibilité lors d’une nouvelle déclaration.
La façon dont cette alternative sera tranchée est en partie dépendante du type d’épidémie dont il est question : certaines méritent une plus grande attention. Tout d'abord, les épidémies dangereuses par leurs conséquences, à savoir l’importance de la morbidité (troubles fonctionnels, souffrances psychologiques comprises) et de la mortalité. Ensuite, les épidémies de maladies qui se transmettent facilement sans contacts directs entre êtres humains (aérosolisation et vecteurs) et celles qui sont transmises de manière peu visible par des personnes asymptomatiques. Enfin, les épidémies dont le nombre élevé de cas sévères sature les capacités hospitalières.
En France, au début de la pandémie, le gouvernement est accusé par plusieurs professeurs de médecine et chercheurs de surévaluer la dangerosité du virus. Le 31 janvier 2020, Eric Caumes, infectiologue parisien, affirme dans une communication vidéo de la direction de l'Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) que le virus est « comme une grosse grippe ».https://www.youtube.com/watch?v=NCkeXlvy0Ko&ab_channel=AP-HP%2CAssistancePublique-H%C3%B4pitauxdeParisSur le site web de l’institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille, le professeur Raoult déclare dans le bulletin vidéo du 17 février 2020 intitulé Nous avons le droit d’être intelligents – Bulletin d’information scientifique de l’IHU : « Coronavirus : moins de morts que par accidents de trottinette ».
Ces deux éminents scientifiques appellent à ne pas détourner de l’intérêt et des ressources pour cette maladie, les besoins étant nombreux dans d'autres domaines – le professeur marseillais cite à l’époque l’épidémie d’infections à Clostridium difficile, une pathologie intestinale très sévère. La reconnaissance ou non du caractère de gravité d’une épidémie suscite un débat sur l’allocation de ressources : à titre d’exemple, le professeur Caumes sur un plateau de télévision se demandait ce qu’il faisait là. Une manière de dire qu’il gaspillait son temps de travail. Une semaine après, il changeait d’avis.
Le retard
Au-delà de l’alternative « plus rapide mais moins précis » versus « plus lent mais plus précis », officialiser une urgence prend du temps.
Le 10 septembre 2021, Agnès Buzyn, la ministre de la Santé en France en poste au début de la pandémie de la Covid-19 est mise en examen par la Cour de justice de la République (CJR) pour « mise en danger de la vie d'autrui ». Elle est aussi placée sous le statut de témoin assisté pour « abstention volontaire de prendre les mesures propres à combattre un sinistre ».http://www.senat.fr/rap/r20-199-1/r20-199-1.htmlLa CJR est une juridiction dédiée aux poursuites contre les membres d'un gouvernement. C'est la première fois depuis sa création en 1993 qu'elle est saisie alors que l’événement en cause est toujours en cours. La ministre de la Santé a exercé ses fonctions seulement quelques semaines au tout début de l'épidémie de la Covid-19 ; ce qui lui est reproché n’est pas le manque de diffusion de message d’alerte à destination du public. La question soulevée par la juridiction est la suivante : la ministre a-t-elle pris conscience et informé les responsables politiques et administratifs assez clairement et assez tôt ?
Dans le rapport de la commission d'enquête du Sénat figure le récit des décisions prises au sommet de l'appareil d’État à partir de la fin décembre 2019. Les premiers cas de la Covid-19 sont suspectés d'être apparus à Wuhan à partir de la mi-novembre. Mais c'est fin décembre que différentes alertes commencent à circuler en Chine et dans le monde. En France, une première mention de la menace est signalée fin décembre dans la correspondance entre la ministre et le Directeur général de la Santé. Le 30 décembre 2019 à l'hôpital de Wuhan, un ophtalmologue informe ses anciens camarades d'études de l'existence d'une série de pneumonies atypiques. La Chine publie le séquençage du virus en cause le 10 janvier 2020. Le 11, le président de la République française est informé que la Direction générale de la santé a initié une procédure interne d'alerte depuis le 2 janvier. Le 14 janvier, le ministère de la Santé envoie la première alerte aux établissements de santé ainsi qu’un message de la Direction générale de la santé (« DGS-urgent ») à plus de 800 000 professionnels exerçant en libéral. Le 22 janvier, la transmission interhumaine du virus est établie. Le 24 janvier, les premiers cas apparaissent en France. Comme ce coronavirus est un nouveau venu, personne ne devrait être immunisé contre lui. Il reste à espérer qu'il ne soit ni très contagieux ni très virulent. La ministre de la Santé prend contact avec ses homologues européens le 24 janvier. Seules la Croatie (alors en charge de la présidence de l'Union européenne), l’Allemagne et l'Italie réagissent. Une première réunion des ministres de la Santé européens se tient finalement le 13 février 2020 alors que l'OMS a déclaré une Urgence de Santé Publique de Portée Internationale le 30 janvier, à la suite de la visite en Chine de son directeur général. Le risque d'une propagation de l'épidémie en cours, de la Chine à d'autres pays est ainsi officiellement affirmé.
La chronologie disculpe la ministre de la Santé et la commission d'enquête sénatoriale lui rend justice, évoquant « une mobilisation précoce mais isolée du ministère de la Santé, à l'heure des premiers clusters. » En France et en Europe, la ministre appartient à un petit groupe de dirigeants qui a pris la mesure de l’événement relativement tôt. Pourtant, elle a été mise en examen.
Quelles sont les raisons de cette mobilisation judiciaire ? La commission d'enquête parlementaire lui fait un reproche qui semble futile en regard de la mise en examen d'une ministre : « un déclenchement plus précoce de la cellule interministérielle de crise (CIC) aurait eu plusieurs bénéfices ». Elle est également mise en cause pour l’absence de renouvellement du stock d’équipements de protection. Là aussi, la responsabilité de la ministre semble limitée aux yeux des rédacteurs du rapport de la commission d’enquête sénatoriale « la pénurie de masques s’est révélée d’autant plus dramatique que les deux ministres successives […] n’ont jamais été informées de la quasi-disparition de ces stocks, la seconde ne l’étant que fin janvier 2020 ». Il lui est aussi porté grief de sa démission de son poste de ministre des Solidarités et de la Santé, le 15 février 2020, pour devenir candidate à la mairie de Paris.
De l'apparition des premiers cas aux alentours de la mi-novembre à la mi-février, moment où la ministre quitte son poste, il s'est écoulé environ trois mois. A titre de comparaison, nous sommes dans la même temporalité pour la déclaration de l'épidémie de maladie à virus Ebola (MVE) qui a démarré en décembre 2013 en Guinée Conakry.Adrien Absolu "Les forêts profondes" (Lattès, 2016)La reconnaissance officielle de l’épidémie intervient début mars 2014, soit trois mois après l'apparition du premier cas, un enfant du village de Meliandou dans la préfecture de Guéckédou, en Guinée forestière. La grand-mère du petit travaillait comme aide-soignante à l’hôpital de Guéckédou. Après son décès soudain, l'un de ses collègues infirmier-major de l'hôpital tombe à son tour malade. Il part consulter le médecin directeur de l’hôpital de Macenta, au domicile duquel il réside avant de décéder. Le fils du directeur de l’hôpital tombe à son tour malade. Il est transféré à l’hôpital de N’Zérékoré, une autre préfecture de la Guinée forestière. Le directeur de l’hôpital de Macenta, malade à son tour, décède sur le chemin de son transfert à Conakry. La mort de ce notable alerte le médecin faisant fonction de préfet sanitaire pour l’ensemble de la zone et les autorités sanitaires de la capitale sont informées. Ils ne s’attendaient pas à une épidémie d’Ebola d’espèce Zaïre en Afrique de l’Ouest ; en outre l’épidémie se présentait parfois sous un tableau clinique trompeur de gastro-entérite. Une équipe d’experts est envoyée le 13 mars de la capitale vers la Guinée forestière afin de tirer au clair ces événements aussi tragiques que mystérieux. Lors de leur trajet, un cas présentant de multiples hémorragies leur est signalé comme se trouvant à l’hôpital de Macenta. En réalité, ce malade s’était enfui de l’hôpital. Retrouvé, il faut négocier pour qu’il puisse être prélevé. MSF organise le transfert des échantillons de sang en France. Le virus d'Ebola est identifié le 20 mars 2014 par le laboratoire Jean Mérieux de Lyon.
La temporalité du voyage à Pékin du Directeur général de l'OMS dans un contexte de début d'épidémie de pneumonies atypiques est comparable à celle du déplacement du groupe d'experts qui quitte Conakry pour se rendre en Guinée forestière. Un événement à l’échelle du monde et un événement à l’échelle de trois pays d’Afrique de l’Ouest : l’un survient dans une ville chinoise équipée d'un laboratoire parmi les plus sophistiqués, l'autre dans une région pauvre et sous-équipée de Guinée. Pourtant dans ces deux exemples, il aura fallu environ trois/quatre mois pour que ces deux sociétés si dissemblables reconnaissent l'existence d'un événement inédit.
Il ne s'agit pas de faire de ce délai une règle mais de souligner que pour construire une représentation d’événements jamais reconnus auparavant et leur donner une existence officielle, un certain nombre d’échanges entre individus et institutions au sein d'une société sont nécessaires. Cela prend un temps qui, dans une certaine mesure, est incompressible. Il renvoie à des questions de disponibilité d'examens complémentaires pour réaliser le diagnostic avec une quasi-certitude. Il est évidemment important de renforcer les capacités de laboratoires partout dans le monde, mais il serait illusoire de penser qu’il sera ainsi possible d’éviter le « retard », qui n’est autre que la période d’identification du problème. Car la contrainte n'est pas seulement biomédicale, elle est également sociale, politique et bureaucratique : la circulation, toujours problématique, d'une information déstabilisante entre institutions concernées et en leur sein.
S’il faut du temps pour aboutir à la déclaration officielle d’une épidémie, de son côté le monde biologique évolue à son propre rythme et la vitesse de l'extension des phénomènes épidémiques peut connaître des accélérations vertigineuses.
Conclusion
Reconnaître, caractériser et déclarer une épidémie ne relève jamais d’un simple constat biomédical. Ces actes s’inscrivent au croisement de savoirs scientifiques encore incomplets, de contraintes institutionnelles, de rapports de pouvoir et d’enjeux sociaux, économiques et politiques majeurs. L’épidémie n’existe officiellement qu’à partir du moment où elle est nommée, définie et inscrite dans des dispositifs administratifs et politiques qui autorisent des mesures exceptionnelles.
Les exemples mobilisés dans cet article montrent que les autorités peuvent osciller entre déni, minimisation, surévaluation ou mise en scène volontariste, non par ignorance seule, mais en fonction de ce que la reconnaissance d’une épidémie engage en termes de responsabilité, de crédibilité et de coûts. Le Règlement sanitaire international et la notion d’urgence de santé publique de portée internationale constituent des cadres essentiels de coordination, mais ils n’annulent ni les hésitations, ni les rapports de force, ni les temporalités propres aux sociétés concernées.
L’inévitable décalage entre le temps biologique de la maladie, le temps de la production des données et le temps de la décision politique expose les autorités à des critiques contradictoires : agir trop tard ou agir trop tôt, sous-réagir ou sur-réagir. Ce « retard » n’est pas uniquement technique ; il est aussi le produit de processus sociaux et bureaucratiques complexes, nécessaires à la construction collective d’une représentation partagée de l’événement.
Face à des phénomènes épidémiques appelés à se multiplier dans un monde interconnecté, l’enjeu n’est donc pas de rechercher une déclaration parfaite et instantanée, mais de renforcer la capacité des institutions à reconnaître l’incertitude, à dialoguer avec les acteurs de terrain et à assumer des décisions prises dans un contexte d’informations partielles. C’est à cette condition que la déclaration d’une épidémie pourra être comprise non comme l’aveu d’un échec, mais comme un acte de responsabilité politique.
Pour citer ce contenu :
Emmanuel Baron, Jean-Hervé Bradol, Elba Rahmouni, « Reconnaître, caractériser et déclarer une épidémie ? », 20 janvier 2026, URL : https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/reconnaitre-caracteriser-et-declarer-une-epidemie
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