Historiciser l'action humanitaire. Synchronicité dans la recherche historique et l'archivage des missions humanitaires
Bertrand Taithe, Fabrice Weissman & Mickaël Le Paih
Bertrand Taithe est historien et travaille sur la médecine humanitaire. Membre fondateur du Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) de l'Université de Manchester en 2008, il en est aujourd'hui le directeur de recherche. Il est également membre du conseil d’administration de MSF UK. Parmi ses articles et livres les plus récents, on trouve « Unpacking the Emergency Health Kit of International Humanitarian Medical Aid 1978-1990: How Humanitarian Standards and Supply Chains became Global » (2025), « Making Hepatitis C history: Medecins sans frontières, hepatitis C and humanitarian Medicine in Cambodia » (2025), « Soins, coercition et genre dans la guerre révolutionnaire au Népal, 1996-2006 » (2024). Il dirige le programme Wellcome discovery Award "Developing Humanitarian Medicine: from Alma Ata to Bio-Tech, a history of norms, knowledge production and care (1978-2020)". La liste complète de ses publications est disponible ici.
Politiste de formation, Fabrice a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis coordinateur de projet et chef de mission, il a travaillé dans de nombreux pays en conflit (Soudan, Ethiopie, Erythrée, Kosovo, Sri Lanka, etc.) et plus récemment au Malawi en réponse aux catastrophes naturelles. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016). Il est également l'un des principaux animateurs du podcast La zone critique.
Cet article a été publié le 1er décembre 2022 dans le Volume 4; Issue 2 du Journal of Humanitarian Affairs.
Cette table ronde, entre Bertrand Taithe, Mickaël Le Paih et Fabrice Weissman, s’est tenue le 5 juillet 2022 et repose sur cinq ans de travail collaboratif au Cambodge avec le soutien du Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (Crash) de Médecins sans frontières (MSF).
Cette discussion porte sur deux enjeux profondément liés pour les acteurs et les organisations humanitaires : le recours à l’histoire, et le besoin de conserver et d’entretenir les archives. Ces vingt dernières années, de nombreux historiens et praticiens de l’action humanitaire ont tiré la sonnette d’alarme quant à l’état des archives humanitaires et leur disponibilité pour la recherche (Borton, 2016)Borton, J. (2016), ‘Improving the Use of History by the International Humanitarian Sector’, European Review of History / Revue européenne d’histoire, 23:1–2, 193–209.. Au Royaume-Uni, la Charity Commission fournit des données de base sur toutes les organisations non gouvernementales réglementéeswww.gov.uk/find-charity-information (accessed 13 October 2022)., tandis que la Campaign for Voluntary Sector Archiveswww.voluntarysectorarchives.org.uk/ (accessed 13 October 2022).cherche à mieux faire connaître cette problématique. En 2007, à Birmingham, des historiens ont élaboré un outil de recherche sur l’histoire des ONGThe ‘NGOs in Britain 1945–1997’ project ran from 2008 to 2011 (https://www.birmingham.ac.uk/research/moderncontemporary/research/ngo.aspx) and continued the work of the DANGO project (www.birmingham.ac.uk/research/moderncontemporary/research/dango.aspx) (accessed 13 October 2022).. Aujourd’hui, celui-ci n’est plus accessible en ligne, ce qui reflète bien le caractère éphémère des archives numériques (Hilton et al., 2013)Hilton, M., McKay, J., Mouhot, J-F. and Crowson, N. (2013), The Politics of Expertise: How NGOs Shaped Modern Britain (Oxford: Oxford University Press).. Plus récemment, en 2021, l’Université de Manchester a lancé l’Humanitarian Archive www.library.manchester.ac.uk/rylands/special-collections/exploring/guide-to-special-collections/humanitarian-archive/ (accessed 13 October 2022).qui rassemble les documents personnels et les archives d’acteurs individuels et de petites organisations humanitaires. Les archives humanitaires ont toujours été essentielles dans le renforcement de toute revendication de légitimité et de transparence (Roddy et al., 2015)Roddy, S., Strange, J. M. and Taithe, B. (2015), ‘Humanitarian Accountability, Bureaucracy, and Self-Regulation: The View from the Archive’, Disasters, 39:S2, S188–S203., mais elles ont pourtant souvent disparu, par négligence ou manque de moyens.
En voici un exemple récent : les archives de Merlin, qui figurait parmi les principales ONG médicales britanniques, ont été inondées et irrémédiablement endommagées. De nombreuses organisations éphémères ont laissé derrière elles un nombre de documents limité, qui risque de disparaître totalement. Plus récemment, des initiatives citoyennes spontanées (Fechter et al., 2019; Jumbert 2021)Fechter, A-M. and Schwittay, A. (2019), ‘Citizen Aid: Grassroots Interventions in Development and Humanitarianism’, Third World Quarterly, 40:10, 1769–80
Jumbert, M. G. and Pascucci, E. (eds), (2021), Citizen Humanitarianism at European Borders (London and New York: Routledge).et des micro-ONG ont commencé à documenter et enregistrer leur activité pour des raisons politiques et éthiques (Vandevoordt, 2019 ; Lerner, 2021 ; Markodimikatris, 2021)Vandevoordt, R. (2019), ‘Subversive Humanitarianism: Rethinking Refugee Solidarity through Grass-roots Initiatives’, Refugee Survey Quarterly, 38:3, 245–65.
Lerner, G. F. (2021), ‘Migrant Stories between the Archive and the Garbage Dump in the Mediterranean’, in Skalle, C. E. and Gjesdal, A. M. (eds), Transnational Narratives of Migration and Exile. Perspectives from the Humanities (Oslo: Scandinavian University Press), pp.166–88.
Markodimitrakis, M. C. (2021), ‘Living in the European Borderlands: Representation, Humanitarian Work, and Integration in Times of “Crises” in Greece’ (PhD dissertation, Bowling Green State University).. Ces ébauches d'archivesAn example of this can be found in relation to recent rescue operations in Greece: https://medium.com/tag/refugees-in-greece/archive (accessed 13 October 2022).sont toujours synonyme d’une prise de conscience du pouvoir qu’exercent les archives sur la définition de celui qui raconte l’histoireSteedman, C. (1998), ‘The Space of Memory: In an Archive’, History of the Human Sciences, 11:4, 65–83., et même sur l’existence ou non de ce récitGraham, L., (2021), ‘Recovery Projects: Haitian Memory, Humanitarian Response and the Affordances of the Digital Disaster Archive’, in Punzi, E., Singer, C. and Wächter, C. (eds), Negotiating Institutional Heritage and Wellbeing (Leiden: Brill), pp. 90–114.. Comme l’a dit T. Osborne, l’archive est un fondement d’une crédibilité éthique et épistémologiqueOsborne, T. (1999), ‘The Ordinariness of the Archive’, History of the Human Sciences, 12:2, p. 51.. Selon lui, l’archive, acquiert cette légitimité en conservant à la fois des informations banales et des détails, souvent liés à la gouvernanceIbid., p. 58, dont l’interprétation reste ouverte. Naturellement, toute archive est faite d’absences et de silences : des voix réprimées qui ne sont perceptibles qu’à travers l’appareil répressif – des vies subalternes qui ne seront jamais complètement sauvegardées. Thomas, D., Fowler, S. and Johnson, V. (2017), The Silence of the Archive (London: Facet Publishing). Mais comme l’écrivait Leonard Cohen, in everything there is a crack, et l’information pénètre accidentellement l’archive : même la réduction systématique au silence laisse des tracesCarter, R. G. S. (2006), ‘Of Things Said and Unsaid: Power, Archival Silences, and Power in Silence’, Archivaria, 61 (September), 215–33.. Le pouvoir de l’archive n’est jamais total.Mbembe, A. (2002), ‘The Power of the Archive and its Limits’, in Hamilton, C. et al. (eds), Refiguring the Archive (Dordrecht: Springer), pp.19–27.
Les archives naissent d’une volonté institutionnelle de conserver les documents qui assurent la continuité de la gouvernance, voire une historicité ; elles sont parfois créées à la suite d’événements fortuits (une guerre, une procédure judiciaire ou une mission des Nations unies) qui rassemblent des organisations et des personnes dont les données peuvent devenir des archivesWhiting, R. A. (2021), ‘The Archive as an Artefact of Conflict: The North Iraq Dataset’, Critical Military Studies, 7:4, 435–49.
Riaño-Alcalá, P. and Baines, E. (2011), ‘The Archive in the Witness: Documentation in Settings of Chronic Insecurity’, International Journal of Transitional Justice, 5:3, 412–33.
Ketelaar, E. (2009), ‘A Living Archive, Shared by Communities of Records’, in Bastian, J. and Alexander, B.(eds), Community Archives: The Shaping of Memory (London: Facet Publishing), pp.109–32.. Ces documents sont généralement plus révélateurs que des dossiers parfaitement entretenus mais ces archives sont également plus fragiles, souvent dépourvues de moyens, et font parfois l’objet d’actes de destruction délibérés.
Les archives humanitaires (c’est-à-dire les archives des acteurs humanitaires et des organisations qui prétendent agir pour des motifs humanitaires), lorsqu’elles existent, ne sont pas plus vertueuses que celles de n’importe quelle autre organisation. Elles contiennent les mêmes récits, projets, documents personnels et informations banales que n’importe quelle archive institutionnelle. Elles sont exposées à des suppressions et ajouts accidentels. Elles font l’écho des jeux de pouvoirs, des incohérences et variations conceptuelles des débats et des préjugés, comme les archives de toute autre organisation. Lorsque ces archives existent, les historiens doivent le plus souvent les compléter par une histoire oraleGolding, B. and Hargreaves, J. (2018), ‘Humanitarian Nursing with Médecins Sans Frontières: Foregrounding the Listening Guide as a Method for Analysing Oral History Data’, Journal of Advanced Nursing, 74:8, 1984–92.. Laurence Binet, qui a produit, à partir d’archives humanitaires, une série d’études de cas sur les controverses ayant conduit à une « prise de parole publique » de MSF, a toujours dû aller au-delà des simples documents disponibles pour reconstituer la chronologie des événements ou leur contexteBinet, L. (2016), ‘Lessons from Speaking Out’, Human Rights Defender, 25:1, 32–3.. La représentativité des sources varie selon le temps et l’espace, tout comme leur intentionnalité : certaines archives sont entretenues dans le but de consolider une réputationBaughan, E. (2021), Saving the Children: Humanitarianism, Internationalism, and Empire (Vol. 19) (Berkeley: University of California Press)., beaucoup sont fragmentaires et fortuites. Jusqu’aux années 1990, beaucoup d’archives humanitaires ont été fermées intentionnellement, et le regretté John Hutchinson disait en plaisantant que L’URSS et la Croix-Rouge avaient les mêmes pratiques concernant les archives dans les années 1980Hutchinson, J. F. (2019), ‘Introduction: The Sacred Cow and the Skeptical Historian’, in Hutchinson, J. F., Champions of Charity: War and the Rise of the Red Cross (New York and London: Routledge), p. 2.. Ces 30 dernières années, alors qu’elles ont ouvert leurs archives à un grand nombre de projets de recherche, des organisations humanitaires comme MSF ont été confrontées à de nouvelles problématiques en lien avec l’essor des nouvelles technologies. Paradoxalement, alors que la disponibilité des archives papier augmentait, les nouveaux documents devenaient plus fragmentaires et les archives plus fragiles ; les archives digitales devenaient plus aléatoires et les « archives électroniques naturelles », pour reprendre la définition de M. EstevaEsteva, M. (2008), ‘Formation Process and Preservation of a Natural Electronic Archive’, Proceedings of the American Society for Information Science and Technology, 45:1, 1–9., ne sont pas apparues tout de suite. Plus fondamentalement, l’usage de documents ou de l’histoire s’est généralisée, non seulement pour définir ce qu’est l’humanitaire en général ou l’histoire d’une organisationDavey, E. (2015), Idealism beyond Borders: The French Revolutionary Left and the Rise of Humanitarianism, 1954–1988 (Cambridge: Cambridge University Press)., mais également pour construire un raisonnement opérationnel.
Cette table ronde est une occasion d’observer le développement des archives au sein d’un contexte opérationnel à MSF. A partir de cette expérience, nous avons cherché à dégager quelques observations et questions préliminaires qui pourraient nous aider à réfléchir à la manière dont l’histoire peut aider les acteurs humanitaires à penser leurs pratiques. Une première initiative a été le projet ambitieux de Fabrice Weissman et Judith Soussan d’écrire une « histoire totale » d’une opération MSF dans le BornoThe Borno historical study can be found on the website of CRASH: https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/msf-france-dans-la-guerre-du-nord-est-du-nigeria (accessed 13 October 2022)., au nord du NigériaFoucher, V. and Weissman, F. (2019), ‘La fabrique d’une “crise humanitaire”. Le cas du conflit entre Boko Haram et le gouvernement nigérian (2010–2018)’, Politique africaine, 156 :4, 143–70. . Le deuxième s’intéresse à la manière dont Mickaël Le Paih a instauré une pratique d’archivage digital opérationnel qui va bien au-delà des recommandations de MSF en la matière. Fabrice témoigne du point de vue de son propre projet de documenter un nouveau programme d’oncologie important au Malawi dans lequel MSF joue un rôle central. Ces cinq dernières années, Bertrand Taithe a discuté avec Fabrice et Mickaël de la manière dont l’écriture d’une histoire synchroneTaithe, B. and Le Paih, M. (forthcoming), Making Hepatitis C History.au sein d’une mission ou opération humanitaire peut aider l’institution à capitaliser (pour reprendre la terminologie MSF) et à prendre conscience de la signification historique et potentiellement stratégique des évolutions récentes de la médecine humanitaire. Fabrice Weissman et Mickaël le Paih, qui aujourd’hui [au moment de cet entretien] travaillent respectivement sur des programmes de lutte contre l’hépatite C et le cancer, sont de fait bien placés pour réfléchir à l’utilisation de l’histoire dans le travail humanitaire contemporain.
Certains constats sont certainement spécifiques à MSF, une organisation médicale qui a la spécificité de ne pas devoir rendre de comptes à des bailleurs institutionnels, mais chez qui on observe néanmoins, depuis son origine, la tradition de conserver les documents. Les projets dont nous parlons ici et les pratiques spécifiques qu’ils documentent ne correspondent pas à l’action humanitaire médicale telle qu’on se la représente communément : l’archivage ne s’inscrit pas dans un contexte de guerre ou de catastrophe naturelle subite et les projets présentent des caractéristiques qui s’apparentent au développement plus qu’à l’intervention d’urgence. Mais puisque le développement des archives opérationnelles s’inscrit dans le cadre d’objectifs stratégiques généraux, nous pensons que ces études de cas éclairent les problématiques rencontrées par les acteurs humanitaires qui considèrent qu’une perspective historique fondée sur l’archivage est utile pour l’action humanitaire. Les jeux de pouvoir et les négociations liées à ces importantes missions, la diversité des partenaires économiques et sociaux, la difficulté de dialoguer avec les ministères de la Santé, les universités et instituts de recherche, les industries pharmaceutiques et réseaux internationaux sont autant de facteurs qui complexifient la création d’archives rendant possible une réflexion historique sur le présent et le futur de ces missions.
Bertrand : Fabrice, peux-tu raconter ton parcours humanitaire ?
Fabrice : Très rapidement : je suis avec MSF depuis plus de 30 ans. J’ai d’abord été stagiaire, en 1992, je contribuais au livre Populations en dangerJean, F. (1992), Populations en Danger (Paris: Hachette).. J’ai travaillé au Crash et sur le terrain, comme logisticien, coordinateur de projet (mon poste favori), et chef de mission. Depuis deux ans, j’habite au Malawi et je répartis mon temps entre la coordination de la réponse d’urgence (Covid-19, inondations, épidémies de choléra) pour MSF et mon travail pour le Crash.
Mickaël : J’ai rejoint le secteur associatif lorsque j’étais adolescent. J’ai étudié à Bioforcewww.bioforce.org/en/ (accessed 13 October 2022).en 1993, puis j’ai participé pour la première fois à un projet humanitaire à l’étranger avec Pharmaciens sans frontières en 1994, en tant que logisticienPharmaciens Sans Frontières France was taken over by ACTED in 2009 following the end of its activities, other national branches still exist in Switzerland (https://psf.ch/), for instance.. En 1999, je suis entré à MSF, où j’ai surtout exercé la fonction de chef de mission. Entre 2012 et 2016 j’ai travaillé pour ECHOhttps://reliefweb.int/organization/echo (accessed 13 October 2022)., période pendant laquelle je siégeais également au Conseil d’administration de MSF France. Je suis ensuite parti au Cambodge comme chef de mission pendant 4 ans et demi. Depuis mon retour en 2021, j’ai continué à travailler sur l’hépatite C dans le cadre d’un partenariat qui inclut la Drugs for Neglected Diseases initiativehttps://dndi.org/about/ (accessed 13 October 2022).(DNDi)Chatelain, E. and Ioset, J-R. (2011), ‘Drug Discovery and Development for Neglected Diseases: The DNDi Model’, Drug Design, Development and Therapy, 5, 175–181. doi:10.2147/DDDT.S16381.
Coriat, B., Abecassis, P., Alessandrini, J-F., Coutinet, N. and Leyronas, S. (2019), ‘Developing Innovative Drugs through the Commons Lessons from the DNDi Experience’, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03408089/.et l’Hepatitis C PACT https://dndi.org/publications/2021/hepatitis-c-pact/ (accessed 13 October 2022)..
Bertrand : Quant à moi, je suis un historien de l’aide humanitaire. Je collabore avec le Crash depuis un certain moment et je travaille en rapport avec MSF depuis 1999. J’ai co-fondé le Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) en 2008 avec des collègues de l’Université de ManchesterHCRI was founded by Peter Gatrell, Tim Jacoby, Tanja Müller, Tony Redmond, Bertrand Taithe and James Thompson. Bertrand Taithe directed it between 2008 and 2021 (www.hcri.manchester.ac.uk, accessed 13 October 2022).. Ce qui m’intéresse dans vos deux parcours, c’est que vous avez de l’expérience dans la logistique humanitaire. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Mickaël : Ces fonctions non médicales ont un rôle privilégié sur le terrain : elles contribuent à construire des projets aux côtés du personnel médical. Les responsabilités liées aux postes d’administrateur ou de logisticien permettent d’appréhender le contexte et de comprendre toutes les conditions nécessaires au déploiement d’une aide humanitaire.
Bertrand : D’un point de vue historiographique, la logistique tend à être sous-étudiéeDaud, M. S. M., Hussein, M. Z. S. M., Nasir, M. E., Abdullah, R., Kassim, R., Suliman, M. S. and Salu-Din, M. R. (2016), ‘Humanitarian Logistics and its Challenges: The Literature Review’, International Journal of Supply Chain Management, 5:3, 107–10.. Peu de choses ont été écrites sur ou par des logisticiens dans une perspective historique. Hormis quelques exceptions récentes, les historiens se sont peu intéressés à ce qu’on livrait sur le terrain dans la pratiqueRodogno, D. (2022), Night on Earth: A History of International Humanitarianism in the Near East, 1918–1930 (Cambridge: Cambridge University Press).. Mais lorsqu’on s’intéresse à l’un des premiers manuels sur l’aide humanitaire fondé sur l’histoire et les archives – celui édité par Hertha Kraus,Bussiek, B. (2003), ‘Hertha Kraus: Quaker Spirit and Competence. Impulses for Professional Social Work in Germany and the United States (Deutschland)’, Hering, S. and B. Waaldijk, B. (eds), History of Social Work in Europe (1900–1960): Female Pioneers and Their Influence on the Development of International Social Organizations (Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften), pp. 53–64.une travailleuse sociale allemande convertie au quakerisme, destiné aux volontaires quakers et mennonites sur le point d’être déployés en Europe pendant la Seconde Guerre mondialeKraus, H. (1944), International Relief in Action, 1914–1943 (Scottdale, PA: The Herald Press).–, on s’aperçoit que la majorité du livre est une histoire de la logistique humanitaire des quarante dernières années. Pour former des humanitaires elle a cherché à transférer les connaissances d’une crise à l’autre en utilisant les archives produites par les initiatives humanitaires de l’époque. C’est peut-être une leçon pour nous tous. Mickaël, tu as mentionné le rôle des logisticiens dans la transmission des connaissances, pourrais-tu en dire davantage ?
Mickaël : J’ai parlé de la logistique mais bien évidemment, tous les postes ont une responsabilité dans la transmission des connaissances entre les professions. Cela fait partie de l’ADN de MSF. Si vous remontez l’histoire de MSF. Dans les années 1980, dans les camps situés à la frontière thaïlandaise, le pharmacien Jacques Pinel est le premier à avoir mis en place des kits médicaux et structuré la logistique de MSFVidal, C. and Pinel, J., (2011), ‘MSF “Satellites”: A Strategy Underlying Different Medical Practices’, in Vidal, C. and Bradol, J.-H. (eds), Medical Innovations in Humanitarian Situations (Paris: MSF), pp. 22–38.
Taithe, B. (2016), ‘The Cradle of the New Humanitarian System? International Work and European Volunteers at the Cambodian Border Camps, 1979–1993’, Contemporary European History, 25:2, 335–58., une innovation au cœur de l’expansion et des ambitions croissantes de l’organisation. Dans ce contexte, l’ambition logistique a joué un rôle central dans l’histoire et les activités de MSF.
Bertrand : Fabrice, tu as mentionné que lorsque tu es arrivé au Malawi, dans une mission bien implantée, il y avait peu de documents officiels ou d’archives locales. J’imagine que l’une des questions principales est la manière dont s’effectuait la transmission des connaissances. Cette transmission était-elle informelle et accidentelle ? Et quel rôle jouait le staff ?
Fabrice : Quand je suis arrivé au Malawi en 2020, j’ai trouvé des armoires vides et des ordinateurs neufs, avec des disques durs mal organisés et aucun document datant de plus de deux ou trois ans. Pourtant, MSF est présente au Malawi depuis plus de 30 ans : elle a fourni une aide aux réfugiés mozambicains jusqu’au milieu des années 90, a lutté contre l’épidémie meurtrière de VIH et intervient régulièrement lors de diverses urgences (épidémies de choléra, séismes, inondations, etc.). Mais lorsque j’ai cherché, sur les dix dernières années, les archives des missions en lien avec les inondations ou les épidémies de choléra, je n’ai rien trouvé. Comme j’étais coordinateur de la réponse d’urgence pour les inondations en 2022, je voulais savoir ce que MSF avait fait précédemment dans la région où j’intervenais, pour comparer l’ampleur des dégâts, par exemple J’ai pu récupérer quelques documents appartenant à d’anciens expatriés, que j’ai contactés par mail à partir de mon carnet d’adresses personnel. Mais c’est avant tout grâce à certains membres clés du personnel malawite, qui avaient conservé des documents opérationnels sur leur disque dur personnel et qui se rappelaient la mission, que j’ai pu reconstituer une partie de l’histoire des interventions passées. La mémoire institutionnelle chez MSF est évanescente. Il n’y a pas de politique d’archivage des documents opérationnels. Certains coordinateurs ou chefs de mission très organisés peuvent laisser derrière eux des archives complètes et ordonnées (incluant des rapports de fin de mission, des sitrep – situation reports –, des rapports d’évaluation, des rapports de visite, en résumant de manière analytique et compréhensible l’histoire et les difficultés de la mission). Mais c’est très aléatoire. Quand Laurence Binet a travaillé sur les controverses, elle a interviewé des personnes, elle a extrait des documents et fait une synthèse pour créer une archivewww.msf.org/speakingout (accessed 13 October 2022).. Quand le Crash a constitué un dossier sur le VIHhttps://msf-crash.org/en/publications/medicine-and-public-health/aids-new-pandemic-leading-new-medical-and-political (accessed 13 October 2022)., il a produit une sorte de perspective historique qui est très utile.
Bertrand : On évoque la manière dont les archives des missions passées peuvent aider à réfléchir aux missions futures de MSF, et même aux politiques plus générales. Tu as été toi-même impliqué dans un dispositif d’évaluation interne, un réseau interdisciplinaire dédié à l’évaluation et au retour d’expérience (RIDER)Réseau Interdisciplinaire Dédié à l’Evaluation et au Retour d’expérience / Interdisciplinary Network for Evaluation and Lessons-Learned Exercises, https://evaluation.msf.org/rider-about-us (accessed 13 October 2022).et tu l’as présenté comme un projet de capitalisation. Peux-tu définir ce que la capitalisation veut dire précisément dans le contexte de MSF ?
Fabrice : François Enten, un anthropologue qui a travaillé pour MSF, distingue la capitalisation des autres formes de mémoire institutionnelle comme les guidelines, qui concentrent des savoir-faire (comment faire face à une épidémie de choléra, comment réagir face à un déplacement massif de populations, comment installer un centre nutritionnel, etc.). La capitalisation, c’est l’histoire des différentes tentatives et erreurs qui ont conduit à la production des connaissances contenues dans les guidelines.
Bertrand : Que peut-on apprendre de votre tentative de mise en récit de la mission au Borno ?
Fabrice : Nous avions comme projet d’écrire une histoire totale de la mission au Borno, au nord du Nigéria. Nous voulions comprendre pourquoi, en 2016, MSF n’avait pas réussi à détecter la famine qui se propageait dans les camps de déplacés où l’armée nigériane, pendant sa campagne de contre-insurrection contre Boko Haram et ses ramifications, avait regroupé de force les populations ruralesLoewenberg, S. (2017), ‘Famine Fears in Northeast Nigeria as Boko Haram Fight Rages’, The Lancet, 389:10067, 352.. Nous voulions éviter de le faire de manière téléologique, en commençant par la fin. Nous souhaitions reconstituer tous les paramètres de l’opération. Notre idée, en quelque sorte, était d’imiter un simulateur de vol avec tous les paramètres du vol, y compris les conditions météorologiques et les particularités de tel ou tel avion. Nous voulions que le lecteur ait les mêmes informations que les personnes qui étaient alors responsables, pour évaluer les décisions de leur point de vue. Bien sûr, les paramètres du vol sont limités et pour la plupart quantifiables, tandis qu’une mission humanitaire possède un nombre infini de paramètres, et qu’elle est bien plus complexe qu’un Boeing 737. Nous nous sommes perdus dans les strates de cette histoire, parce que chaque dimension présentait un problème : les ressources humaines, les finances et la fraude, les contraintes imposées par le gouvernement, la sécurité, etc. Il est devenu très complexe de raconter cette histoire, le récit partait dans tous les sens. Celui-ci n’est pas facile à lire : finalement, il se présente comme une source primaire devant être interprétée plus que comme un récit narratif. Ainsi, lorsqu’on cherche à écrire l’histoire d’un projet, il faut adopter un point de vue précis. Qu’il s’agisse d’une histoire médicale, d’une histoire financière ou logistique, d’une histoire des ressources humaines, d’une histoire politique, d’une histoire administrative ou de n’importe quelle autre histoire, il faut choisir quelle histoire raconter.
Bertrand : Ce que j’ai tiré de la lecture de cette étude de cas, c’est une histoire culturelle. Ce que votre récit a réellement mis en lumière, selon moi, c’est l’apparition d’un décalage : un personnel de terrain qui ne parvenait pas à traduire ce qu’il voyait en des termes plausibles et compréhensibles pour le siège. J’ai trouvé cela très intéressant, à différents niveaux, et c’est aussi un problème qu’une ONG pourrait chercher à régler.
Fabrice : Oui, on peut tout à fait le lire ainsi.
Bertrand : Mickaël, il y a cinq ans, nous avons entamé une discussion sur l’archivage en cours de mission, que nous avons abordée d’un point de vue global. Le projet sur l’hépatite C semblait particulièrement intéressant dans le sens où il présentait, selon moi, une question assez existentielle pour une organisation médicale humanitaire comme MSF. Archiver une mission complexe comme celle-là était une tâche considérable. Bien sûr cette archive n’est pas complète car nous ne disposons pas des documents ou des archives du ministère de la Santé cambodgien, mais elle constitue une initiative nouvelle en terme d’archivage pour MSF.
Mickaël : Pour commencer, j’aimerais revenir sur ce qu’a dit Fabrice à propos de la manière dont nous écrivons l’histoire. Concernant le projet sur l’hépatite C au Cambodge, je pense que nous avons réussi à le documenter et l’archiver de manière cohérente grâce à la nature des outils de diagnostic et de traitement existants. Les stratégies de décentralisation et de simplification du modèle de soin nous ont permis en retour de simplifier la manière d’archiver et de construire un narratif de la mission. L’investissement dans la génération de connaissances scientifiques par la gestion des données et de l’épidémiologie a permis au projet de dépasser l’objectif de l’archivage pour MSF. Nous avons publié pas moins de neuf articlesFor instance: Lynch, E., Falq, G., Sun, C., Bunchhoeung, P. D. T., Huerga, H., Loarec, A., Dousset, J-P., Marquardt, T., Le Paih, M. and Maman, D. (2021), ‘Hepatitis C Viraemic and Seroprevalence and Risk Factors for Positivity in Northwest Cambodia: A Household Cross-sectional Serosurvey’, BMC Infectious Diseases, 21:1, 1–9.
Walker, J. G., Mafirakureva, N., Iwamoto, M., Campbell, L., Kim, C. S., Hastings, R. A., Doussett, J-P., Le Paih, M., Balkan, S., Marquardt, T., Maman, D., Loarec, A., Coast, J. and Vickerman, P. (2020), ‘Cost and Cost-Effectiveness of a Simplified Treatment Model with Direct-Acting Antivirals for Chronic Hepatitis C in Cambodia’, Liver International, 40:10, 2356–66.
Zhang, M., O’Keefe, D., Craig, J., Samley, K., Bunreth, V., Jolivet, P., Balkan, S., Marquardt, T., Dousset, J-P. and Le Paih, M. (2021), ‘Decentralised Hepatitis C Testing and Treatment in Rural Cambodia: Evaluation of a Simplified Service Model Integrated in an Existing Public Health System’, The Lancet Gastroenterology & Hepatology, 6:5, 371–80..
Bertrand : Il me semble que ce narratif de la simplification est le point final et non le point de départ. Il se trouve que certaines hypothèses se sont vérifiées et que les circonstances ont été favorables, mais une mission aussi ambitieuse aurait pu échouer. Au Malawi, Fabrice, une campagne contre le cancer du col de l’utérus est en cours et on a le sentiment que rendre compte de ce projet est assez difficile.
Fabrice : Le projet a été lancé en 2018 avec l’ambition de réduire l’écart avec les pays riches. En Occident, le cancer du col de l’utérus est devenu une maladie rare avec un pronostic relativement bon. Ce n’est pas le cas au Malawi, où le taux d’incidence est l’un des plus élevé au monde et où cette maladie est synonyme de souffrances, de solitude et de mort lente. L’oncologie est un domaine dans lequel MSF a peu d’expérience et qui est généralement négligé par les politiques sanitaires nationales et internationales en Afrique. Ces dernières ciblent plutôt les maladies infectieuses et la malnutrition. De manière générale, ce projet au Malawi est une innovation pour MSF et dans le paysage sanitaire mondial. Nous aimerions conserver une trace de cette expérience pour pouvoir la partager, faire évoluer nos pratiques et peut-être impulser un changement de politique dans les pays où nous travaillons. Nous avions donc besoin que la description de notre projet référence un changement de pratiques, les nôtres et de celles de nos prestataires de soins partenaires, sur les plans local et international. Quand on y pense, c’est un projet très ambitieux et très complexe. Le Malawi est l’un des pays les moins médicalisés d’Afrique : il y a moins de 4 médecins pour 100 000 habitants, à comparer aux 23 pour 100 000 en l’Afrique subsaharienne et quasiment 400 pour 100 000 en Europe. Il n’existe qu’une seule école de médecine (fondée il y a 30 ans) et elle ne propose pas de programme d’oncologie ou d’histopathologie. Pas de radiothérapie [un service a ouvert depuis], juste un laboratoire d’histopathologie et seulement deux places en chimiothérapie. Les activités de dépistage ont démarré en 2005 mais les taux de couverture sont ridiculement faibles, de même que pour la vaccination contre le HPV (un virus associé à un risque très élevé de développer un cancer du col de l’utérus). Jusqu’à 50 % des patientes diagnostiquées sont à un stade incurable de la maladie et ont besoin de soins palliatifs, cruellement sous-dotés.
Le projet implique par conséquent d’adapter des technologies biomédicales complexes à un environnement offrant très peu de ressources. Il implique également des changements de comportement parmi la population par rapport au dépistage, et parmi le personnel médical par rapport aux soins centrés sur la patientèle. Il implique aussi de négocier avec une multitude de partenaires et à tous les échelons du ministère de la Santé, avec les associations de patients, qui peuvent exister ou pas, et qui auraient besoin d’aider les familles sur le plan social, etc. Il implique l’hôpital universitaire de Blantyre, les ONG qui travaillent dans les soins palliatifs, les partenaires privés à but lucratif qui offrent un accès à la radiothérapie, les transferts monétaires auprès menés par d’une ONG spécialisée, etc. Pour revenir à la phrase de Mickaël, c’est un projet multicouche. Cependant, je pense que l’approche centrée sur la patientèle pourrait constituer l’une des perspectives historiques à explorer, au-delà de la dimension de soin clinique. Le soin centré sur la patientèle est devenu une sorte de mantra, mais il est ici l’objet d’une myriade d’initiatives qui valent la peine d’être documentées. Une autre pourrait concerner les décideurs. Comment le projet a-t-il réussi à surmonter toutes ces incertitudes ? Il faudrait documenter cette histoire du point de vue de la coordination et des partenaires, y compris la patientèle, car subir de tels traitements en fait un partenaire.
Bertrand : J’aimerais revenir sur quelques détails. Le premier est la métaphore du simulateur de vol, qui me semble être une image récurrente dans le discours managérial. Peter Walker et d’autres, qui abordent les questions de la professionnalisation du travail humanitaire, font souvent référence à l’évolution du secteur de l’aviation, qui a réduit considérablement les risques d’accidents, grâce à une analyse systématique et accessible des erreurs et des quasi-collisionsCranmer, H., Chan, J. L., Kayden, S., Musani, A., Gasquet, P. E., Walker, P. Burkle, E. M. and Johnson, K. (2014), ‘Development of an Evaluation Framework Suitable for Assessing Humanitarian Workforce Competencies during Crisis Simulation Exercises’, Prehospital and Disaster Medicine, 29:1, 69–74.. Je me demande dans quelle mesure réfléchir à gérer la complexité est utile ? Mickaël, depuis ta « simple » mission de diagnostic et de traitement de l’hépatite C, tu es passé à un autre niveau de complexité dans ton travail que nous aimerions également documenter.
Mickaël : En effet, nous avons tendance chez MSF à essayer d’élargir nos objectifs lorsque nous avons tiré les leçons d’une preuve de concept, par exemple comment dépister une population cible donnée, comment rendre un traitement accessible, et de reproduire l’expérience le cas échéant. Actuellement, nous recherchons des solutions pérennes pour faire face à la lassitude des bailleurs de fonds. Le principal enjeu de l’initiative Hepatitis C PACT est de trouver des financements durables pour les pays à forte charge de morbidité due au VHC. Nous aimerions apporter de vrais changements et des solutions pratiques aux ministères de la Santé qui n’ont pas encore préconisé de traitement pour la maladie. Nous avons fait le choix de formuler cette ambition en liant des partenariats avec des organisations sœurs. Mais de telles ambitions en matière de « santé globale » donnent-elles des résultats tangibles en s’associant à des organisations sœurs ? Le plaidoyer désincarné est-il la solution pour accéder aux problèmes de soins dont nous sommes témoins ? Comment sortir de notre cercle d’influence habituel ? Sur le plan de la constitution d’archives, oui, en effet, nous avons besoin de documenter cette expérience rare afin de faire des choix éclairés à l’avenir, par exemple sur le contenu des partenariats et avec quels partenaires notre impact est-il le plus satisfaisant. Ce sont des histoires dont nous devons tirer des leçons.
Bertrand : Pour revenir au projet cambodgien, la mission consistait à mettre au point un programme de dépistage, identifier les traitements et apporter des solutions curatives grâce à un « remède miracle » d’une efficacité plutôt rare dans l’histoire de la médecine [Sofosbuvir, un médicament développé par Gilead, en association au Daclastavir générique] – à un prix que les parties qui ont bataillé, dont MSF, ont réussi à faire baisser considérablement par rapport au prix initial. À la fin de la mission MSF, le ministère de la Santé cambodgien a annoncé la mise en place d’un plan pour l’hépatite C. C’était la première fois que MSF se retirait du Cambodge depuis presque 50 ans. Que s’est-il passé ensuite ?
Mickaël : Eh bien, chose rare dans le cadre de nos partenariats actuels, MSF est restée en contact avec ses collègues du ministère de la Santé cambodgien et, plus largement avec le gouvernement, après la fermeture de la mission. Ils se sont alignés sur l’initiative Hepatitis C PACT qui est en recherche de financement pour des solutions pérennes. Grâce à nos échanges permanents avec les cadres du ministère, il pourrait débloquer des fonds nationaux. Pour 2023, il s’agit de millions de dollars, ce qui est énorme et pourtant nettement insuffisant. Ce serait néanmoins un grand pas car il est très rare que le gouvernement cambodgien investisse dans un programme national sans soutien financier de bailleurs internationaux.
Bertrand : Pour MSF et la médecine humanitaire, un projet d’oncologie ou d’élimination de l’hépatite C dans les pays où ces maladies sont très présentes mais sous-diagnostiquées n’est peut-être pas nouveau, puisque les traitements pour la tuberculose et le VIH ont déjà remis en cause l’idée que la médecine humanitaire se concentrait sur les situations d’urgence à court terme, mais il présente néanmoins un intérêt historique. Qu’en pensez-vous ?
Mickaël : En effet, nous cherchons actuellement comment financer un programme de santé (ici, l’élimination de l’hépatite C) dans des pays à faible revenu qui ne reçoivent pas le soutien des bailleurs de fonds internationaux. En revanche, nous ne réinventons peut-être pas la roue, comme en Guinée à la fin des années 1990, lorsque nous avons mis en place des projets longuement débattus de recouvrement des coûtsVan Damme, W. (1998), Medical Assistance to Self-settled Refugees; Guinea, 1990–96 (Antwerp: ITG Press).. Donc je ne sais pas s’il s’agit d’un nouveau cycle dans l’humanitaire, mais l’aspect fondamental de ta question Bertrand est de déterminer pour MSF : dans quelle mesure nous voulons nous engager au quotidien dans ce domaine et est-ce que le financement de la santé devrait faire partie de nos objectifs ? Comment se servir de l’histoire pour aider l’organisation à mieux évaluer son rôle ? Voilà les grandes questions auxquelles nous devons réfléchir. Nous avons besoin d’avoir accès aux archives des débats antérieurs et aussi d’archiver les actions en cours.
Bertrand : En termes de pratiques d’archivage, que représente cette collecte de données ? Par le passé, MSF produisait de bons dossiers papier des missions, souvent bien conservés, en particulier à la fin de chaque missionBalabeau, A. (2002), ‘Gestion des archives chez Médecins Sans Frontières: une approche records management’ (diplome, Haute école de gestion de Genève)., lorsque le ou la responsable rédigeait un rapport qui expliquait en général comment il ou elle avait sauvé la mission – MSF formulait son autocritique même dans les archivesRambaud, E. (2015), Médecins Sans Frontières : Sociologie d’une institution critique (Paris: Dalloz).. Avant les téléphones mobiles et internet évidemment, comme le pointait Mark DuffieldDuffield, M. (2018), Post-Humanitarianism: Governing Precarity in the Digital World (Cambridge: Polity)., les pratiques humanitaires étaient transmises différemment, la correspondance jouait un rôle majeur et laissait des traces des échanges, ce qui est plus difficile aujourd’hui. Il y avait alors des lacunes par rapport à la place des gens dans les archives, le personnel local et le soutien logistique étant très peu représentés. Au Cambodge, nous avons enregistré, dans la mesure du possible, quelques-unes de ces voix en leur demandant de raconter leur vécu au sein de la mission, s’ils ou elles le souhaitaient. Comment gérer les archives à l’ère numérique ?
Fabrice : Tout le monde a bien sûr pleinement conscience de la disparition de la documentation numérique, mais parler de disparition des archives c’est partir du principe qu’elles existent et ont ensuite été perdues. Les documents opérationnels en général n’existent pas du tout. MSF ne dépend pas des bailleurs internationaux et le fait de ne pas avoir à produire de propositions ni de rapports signifie que de nombreux documents ne sont pas élaborés. Au final, nos sources sont limitées et les rapports périodiques mentionnent rarement les problèmes : ils énumèrent les activités et les intentions mais pas les problèmes. Cela montre qu’il est nécessaire de recourir à l’histoire orale, qui est une source plus riche et donne une image de la réalité. Quant au problème des voix, la différence entre le personnel local et international a tendance à s’estomper avec le temps. Au niveau hiérarchique, du personnel local occupe des postes de responsables de projet. Quel genre de questions avez-vous posées au personnel auxiliaire ?
Bertrand : Nous avons posé des questions simples, ce que faisaient les gens et pourquoi. Des questions qui suscitaient des réponses ouvertes et certaines histoires étaient intéressantes. Elles ont montré par exemple que parfois le personnel ne sentait pas à l’aise, voire avait peur, de réaliser des dépistages dans des zones rurales isolées. Il lui est arrivé d’être menacé par une personne alcoolisée armée d’une longue machette. Plus généralement, certaines personnes racontaient une expérience avec MSF antérieure à la mission, ce qui offrait une perspective comparative. Mickaël a organisé une exposition itinérante sur l’expérience de MSF au Cambodge, qui a permis à de nombreux témoins de se rappeler combien cette histoire humanitaire leur appartenait. Il n’est pas toujours facile de reproduire et cela reste encore un peu flou mais pour la plupart des missions de longue durée, garder une trace de ces voix me semble nécessaire. Pour revenir aux questions pratiques de l’archivage, Mickaël pourrais-tu expliquer ce que tu as fait ?
Mickaël : Ce que j’ai compris assez vite c’est que si nous voulions documenter le projet dans son ensemble ou même certains aspects, nous devions définir une méthode commune. À partir de quand ? Quel e-mail, quel rapport devaient être archivés ? Quels niveaux de management devaient être impliqués ? Qui ? Pourquoi ? Quand ? Et comment ? faisaient partie des questions essentielles auxquelles il nous fallait répondre dès le départ. Nous avons dû y revenir à plusieurs reprises tout au long du projet. Les archives dont nous disposons à présent reflètent assez bien le narratif que nous avions construit au fil du temps mais, bien sûr, il y a des lacunes : tout le monde n’y a pas contribué et il se peut que certains documents importants n’y figurent pas. Le fait que nous utilisions dorénavant WhatsApp, Teams, Messenger, Facebook, etc. au quotidien n’a pas facilité la captation de certains contenus numériques. Se mettre d’accord sur ce que nous voulions archiver était le point central pour établir l’historicité des missions. Nous avons choisi un système de classification ouvert à tout le personnel de niveau 9 et au-delà, l’accès libre à un lecteur (à l’exception des RH évidemment). Nous l’avons lancé en 2016 et j’ai mis deux ans à me rendre compte que le personnel du ministère de la Santé utilisait Telegram pour la plupart de leurs communications. Les méthodes d’archivage ne pouvaient pas prévenir la perte de données les concernant et nous avons donc commencé à archiver aussi des contenus depuis l’application Telegram.
Bertrand : Bien sûr, les archives sont par nature incomplètes et l’archivage est toujours le résultat d’un choix, par conséquent faire un choix et faire preuve de cohérence est une décision politique par rapport à ce dont vous voulez vous souvenir.
Fabrice : Et cela demande une sacrée discipline !
Mickaël : Nous devons en effet développer cette culture de l’archivage. Nous avons eu de la chance au Cambodge, nous avions peu de turnover, mais des négligences ont causé des pertes. Nous conservions les notes et les compte rendus de réunion et peut-être parce que la plupart des documents étaient en format numérique, la tâche s’est révélée plutôt simple.
Bertrand : Il y aura toujours des pertes. Les archives créées au Cambodge étaient principalement décisionnelles, mais elles ont comblé la plupart des lacunes que vous aviez identifiées, Fabrice, et sans aucun doute compensé l’amnésie institutionnelle.
Fabrice : Mais vous avez besoin d’autorité pour y parvenir.
Mickaël : En réalité, la mécanique de la constitution d’archives structure les responsabilités et l’appropriation du projet. Nous pouvons plaisanter dans nos e-mails et nous amuser pendant nos réunions – n’oublions jamais la fameuse phrase de François Jean « ce sont des gens sérieux et responsables qui s’amusent en travaillant » – mais nous avons aussi des comptes à rendre. Documenter les missions a permis de nourrir les discours sur la responsabilité des structures en expansion permanente, mais nous pouvons utiliser le récit et les archives à des fins exclusives d’historicité, d’authenticité historique, pas pour justifier la croissance de l’organisation.
Bertrand : Les archives que vous avez constituées sont exceptionnelles car elles sont riches tout en étant opérationnelles et ordinaires.
Fabrice : Est-ce que c’est normal, en fait ? Mais qu’en est-il de faire contribuer les gens aux archives sur le plan éthique ?
Bertrand : Les archives comme bien commun est généralement bien compris, mais elles posent aussi la question de la confidentialité des données et avant de consigner leur parole nous avons demandé le consentement des gens. Pour élargir la question, je me demande pourquoi les autres n’archivent pas à ce niveau. D’un point de vue éthique, on devrait sans doute aussi se poser la question.
Fabrice : Le fait que l’aide ne soit pas soumise à la responsabilité politique, comme les élections, – même si les autorités locales sont clairement plus strictes – renforce notre devoir de rendre des compte et de réfléchir. C’est incontestablement une responsabilité éthique.
Pour citer ce contenu :
Bertrand Taithe, Fabrice Weissman, Mickaël Le Paih, « Historiciser l'action humanitaire. Synchronicité dans la recherche historique et l'archivage des missions humanitaires », 30 juin 2023, URL : https://msf-crash.org/fr/acteurs-et-pratiques-humanitaires/historiciser-laction-humanitaire-synchronicite-dans-la-recherche
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