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Entretien

Rony Brauman : « Gaza est devenu le lieu de tous les records... »

Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, Rony a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il a enseigné au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) de l’université de Manchester (R.U.) et à Sciences Po Paris. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Dans cet entretien mené par Pierre Lagnel pour Golias Hebdo, Rony Brauman aborde la situation à Gaza, le positionnement des Etats occidentaux, la confrontation avec l'Iran et la couverture médiatique du conflit. Il appelle encore une fois la société civile à se lever contre les massacres en cours dans lesquels la Cour internationale de justice voyait dès le début 2024 « un risque de génocide ».

Golias hebdo : Quel regard posez-vous sur la situation politique et humanitaire à Gaza, près de deux ans après le début d’une campagne de destruction de toute vie organisée dans ce territoire occupé ?  

Rony Brauman : Les mots manquent pour décrire la situation à Gaza : 1,5 million de personnes sont sans cesse forcées de se déplacer vers des endroits qu’Israël présente comme sûrs, mais qui ne le sont pas. Pour ces familles, les déplacements sont incessants : dix, douze, jusqu’à seize fois en moins de deux ans. Ces hommes, ces femmes et ces enfants sont confinés dans un espace réduit, dans des conditions que certaines autorités comparent à des camps de concentration, car elles sont parquées dans des zones où tout manque : les soins, les médicaments, les abris, l’eau et, bien sûr, les denrées alimentaires. Cette situation abominable semble destinée à briser la société palestinienne, non seulement à Gaza, mais aussi au-delà, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, en la privant de tout point d’appui, y compris de son passé avec la destruction des cimetières, des musées, des archives. Dans cette optique, des négociations sont menées par les autorités israéliennes avec l'Égypte, la Libye, et peut-être la Jordanie, pour travailler à l’expulsion de la population gazaouie.  

Sur le plan politique, il existe un consensus affreux au sein de la société israélienne – bien sûr, on peut toujours prendre en compte qu’elle est sous l'emprise de la propagande et de la terreur provoquée par les événements atroces du 7 octobre ; mais il n’en reste pas moins qu’une écrasante majorité de la population suit son gouvernement dans les buts de guerre que ce dernier s’est fixé à Gaza. Contrairement à ce que l’on entend régulièrement dans les médias grand public, le problème en Israël ne se résume pas à Netanyahou : sa politique, qui comprend des actes qui peuvent être qualifiés de génocidaires, est soutenue par plus de 80 % de la population du pays, selon des sondages qui paraissent régulièrement.  

G. H. : Aviez-vous déjà envisagé de vivre une situation comme celle que l’on voit tous les jours à Gaza ?  

R. B. : Directement ou indirectement, Médecins sans frontières avait été confronté à des situations effroyables en Syrie, au Rwanda au moment du génocide des Tutsis, ou au Soudan ravagé, parmi bien d'autres catastrophes humaines et politiques, extrêmement dures et violentes. Cependant, la situation dans la bande de Gaza est singulière. Le territoire palestinien est devenu un cimetière d'enfants, un cimetière de journalistes, un cimetière d’agents des Nations Unis, un cimetière de soignants et un cimetière de civils n’appartenant à aucune faction armée. Gaza détient le record du nombre d'enfants tués, ainsi que celui du nombre de secouristes ou d'agents de l’ONU et de journalistes. Gaza est devenu le lieu de tous les records, les plus sinistres.  

Gaza est une prison à ciel ouvert, la population est entièrement captive. Après avoir détruit les capacités de production alimentaire locale, une bonne partie de l'alimentation qui était produite sur place n’est plus disponible. Le système de canalisations et les usines de dessalement ont également été détruites par des frappes, privant en plus la population d'eau potable. À ces horreurs s'ajoute le fait -- inédit -- que l'aide alimentaire doit passer par la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une entité créée par les autorités israéliennes, qui ne respecte aucune des règles de la distribution de denrées alimentaires telles qu’elles sont suivies par les ONG et les organismes appartenant aux Nations Unies. Depuis le début des distributions de vivres par la GHF, des dizaines d'assassinats ont été commis par des snipers ou des drones, transformant chaque distribution en moment de mort et de terreur. Les Palestiniens affamés sont obligés de se rendre aux quatre points de distribution de la GHF, contre 400 auparavant quand l’aide était apportée par l'UNRWA et l'ONU, et ne savent jamais s’ils vont en revenir. La conjonction du blocus et de cette mainmise sur l’aide extérieure organise une pénurie aiguë, qui provoque en retour chez les Palestiniens la lutte de tous contre tous pour se procurer la nourriture indispensable pour nourrir sa famille et ses proches ; cela ajoute une humiliation collective épouvantable.

G. H. : Aviez-vous déjà envisagé de vivre une situation où la quasi-totalité des gouvernements occidentaux abandonnent leurs obligations légales de faire respecter le droit international que ce soit dans le domaine de la guerre ou dans le domaine humanitaire, sans même parler de leur obligation de prévenir tout génocide ?

R. B. : En ce qui concerne les pays européens, l'Allemagne, quant à elle, adopte une position absolument honteuse et révoltante de soutien inconditionnel à Israël, jusqu’à être son deuxième plus gros fournisseur d’armes. Je déplore que la France se soit illustrée, depuis octobre 2023, par une rupture de sa tradition diplomatique, qui était autrefois attentive aux revendications palestiniennes et, disons, plus équilibrée. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Après le 7 octobre, Emmanuel Macron a insisté sur le « droit de se défendre » d’Israël. Tous ceux qui avaient en tête l’histoire récente de la région savaient que la riposte israélienne serait très violente. Punir des criminels est une action qui a sa légitimité, mais c’est totalement différent du « droit de se défendre » évoqué par le chef de l’État quand il s’agit d’une puissance occupante et de l’application de la violence à l’encontre d’une population occupée. Ceci est condamnable, au même titre que la prise d'otages et les massacres intervenus le 7 octobre. Le droit à la résistance armée de la part d’un peuple occupé contre une occupation est reconnu par le droit international, sans l’ombre d’un doute, mais même cette résistance armée est soumise aux règles qui s’appliquent à la conduite de la guerre, ce qui exclut toute attaque indiscriminée. Toute résistance armée doit être uniquement dirigée contre des objectifs militaires.

Invoquer le « droit de se défendre » uniquement pour Israël, comme l’a fait le président français, est également infondé. Emmanuel Macron y a pourtant encore fait référence après l'attaque israélienne contre l'Iran, un pays qui n'a aucun moyen de passer à l'acte contre Israël et dont la seule menace se cantonne à des propos qui relèvent de la pure démagogie nationaliste. Ces propos agressifs sont condamnables, bien entendu, mais il n'y a aucune menace réelle. Les déclarations d’Emmanuel Macron après les bombardements sur l’Iran relèvent d’un délire pro-israélien privant les mots de tout sens, de toute intelligibilité ; surtout quand on se souvient que, depuis 1996, Benjamin Netanyahou fait régulièrement des annonces apocalyptiques sur l’Iran qui serait sur le point d’obtenir la bombe nucléaire dans les mois à venir. Trente ans plus tard, l’Iran a bien des activités nucléaires, mais n’a toujours pas constitué d’armes nucléaires. Donc, encore une fois, les déclarations du chef de l’État constituent un degré d'inversion des faits tel qu’elles répandent un brouillard sur la situation telle qu’elle se déroule.

Heureusement, l'opinion et les gouvernements occidentaux commencent à évoluer, mais cela reste encore timide et n’a pour le moment aucun impact pratique : les accords commerciaux entre l’Union européenne et Israël ne sont toujours pas interrompus, tout comme les représentations diplomatiques. Pour le moment, Israël peut encore compter sur l’ensemble de ses soutiens. Seuls quelques pays européens comme l'Espagne, l'Irlande et la Norvège ont arrêté toute coopération et reconnaissent l’État de Palestine. Ça reste peu, mais ces pays ont quand même rompu l'unité européenne et méritent d'être salués pour cela. De son côté, le Royaume-Uni a imposé des restrictions sur les composants militaires. Pour sa part, la France prétend ne livrer aucune arme. Mais elle s'est en fait réfugiée derrière une formulation ambiguë, car elle livre à Israël du matériel à usage dual, c’est-à-dire du matériel civil qui peut avoir des usages militaires ; tout en livrant également des composants pouvant être intégrés à des drones ou à des munitions.

G. H. : Quelles sont les actions, selon vous, que peuvent prendre les organisations de la société civile pour soulager le calvaire des Palestiniens, d’un côté, et mettre un terme à ces crimes, de l’autre ?

R. B. : La société civile dispose de plusieurs moyens pour agir dans un régime démocratique : manifester, se regrouper devant les usines de composants qui servent à constituer des armes destinées à Israël, organiser des marches vers Bruxelles pour exiger la fin des massacres, écrire aux élus, ou encore participer à des initiatives comme la marche sur Rafah destinée à alerter sur l’horreur du blocus à laquelle est soumise la bande de Gaza, même si cette marche a été lourdement réprimée par les autorités égyptiennes. La société civile peut aussi multiplier les flottilles, à l’image de celle où s’est embarquée une douzaine de personnes, dont l’eurodéputée Rima Hassan ou la militante Greta Thunberg. Ces actions méritent d'être saluées, car elles créent une réelle pression sur les gouvernements, tout comme les opérations de boycott ciblant une entreprise, une institution qui favorise l’occupation de manière générale, en infraction flagrante avec le droit international.

Les objectifs sont nombreux, mais il faut commencer par exiger la fin de l’approvisionnement en armes, en munitions, en composants miliaires, y compris des composants civils dont l’usage militaire est possible. Cela peut être pris par décret et mis en oeuvre instantanément. Un autre objectif est d’obtenir la suspension de l’accord d’association économique entre l'Union européenne et Israël. Cet accord commercial est très important pour ce dernier et tout coup d’arrêt provoquerait des difficultés économiques qui plongeraient le pays dans une situation délicate.

Les initiatives de la société civile sont inventives, audacieuses et méritent d'être soutenues. Je déplore que l’on tolère, tous les jours, les pires horreurs quand elles vont dans le sens des crimes israéliens ; dans le même temps, la société civile qui témoigne de sa solidarité envers les Palestiniens doit, elle, faire attention à chaque virgule sous peine d’être poursuivie, même si cela ne débouche que rarement sur des procès. Je ne parle, bien sûr, pas de solidarité avec le Hamas. Il faut être clair : contrairement aux accusations qui circulent dans l’espace médiatique, il y a très peu de mauvaises raisons qui animent ces actions de solidarité avec les Palestiniens. Les gens qui le font sont très honnêtes et simplement révoltés par ce qu’ils voient.

G. H. : Quel regard portez-vous sur Israël ? Qu’est ce qui peut ressortir de bon pour ce pays de cette expansion continue, de cette spoliation continue et, visiblement du large soutien que la population apporte à cette politique de colonisation ?

R. B. : Il n'y a rien de bon qui peut sortir de cette situation ; c'est un désastre au sens le plus profond du terme. Il y aura un avant et un après Gaza, marquant la ruine définitive de l’utopie sioniste : conçu comme un refuge, en cas de persécutions de la diaspora, Israël est devenu le pays au monde où les Juifs sont le plus en danger. Un nombre croissant d'Israéliens choisissent de quitter le pays, ne se sentant plus en sécurité ; tandis que parmi ceux qui restent, nombreux sont ceux qui ne veulent pas élever leurs enfants dans un milieu aussi dur, aussi raciste et aussi dangereux. Ce qu’il restait de libéral dans la société israélienne -- comme les kibboutzim --, qui coexistaient avec une société palestinienne, a été écrasé, a disparu. La question de la légitimité de l'État d'Israël se pose depuis le début, mais la question de la légitimité a été renouvelée en 1967 avec l’occupation de l’ensemble de la Palestine mandataire. Dès cette époque, Yeshayahou Leibowitz mettait en garde contre la catastrophe que constituait cet appétit territorial qui était en train de transformer Israël en un État colonial, donc en butte à une résistance. Il avait prévu le marécage dans lequel le pays allait s'enfoncer ; et la suite lui a donné entièrement raison.

Menteur, cynique, raciste et violent, Netanyahou incarne cette dérive. Mais la situation à laquelle nous sommes confrontés est le résultat d'une politique continue de dépossession, d'expulsion et de colonisation à laquelle tous les premiers ministres, de droite comme de gauche, ont contribué ; de Menahem Begin à Shimon Peres, en passant par Ehud Barak, Tzipi Livni et Ehud Olmert, tous ont contribué à construire les conditions actuelles, à travers l’approfondissement de la colonisation. Seul Yitzhak Rabin a freiné la colonisation et envisagé la sécurité d’Israël autrement que par les armes, ce qui lui a coûté la vie.

G. H. : Concernant la confrontation avec l’Iran. Quelle est votre analyse de la situation ? Après douze jours de bombardements à l’initiative d’Israël, un cessez-le-feu a été conclu, mais pourrait être cassé, comme on l’a vu à Gaza.

R. B. : L’aviation israélienne et même américaine ont attaqué les sites nucléaires iraniens. L’agression israélienne contre l’Iran est comparable à un pyromane jouant avec des allumettes dans un hangar rempli de barils de poudre. Il faut arrêter cette mécanique du pire. Toute guerre enclenche une dynamique de montée aux extrêmes ; cela crée un cycle vicieux d’attaques et de représailles, si bien que les buts initiaux d’une entrée en guerre sont souvent différents des buts affichés à la fin des combats. Cette règle s’est a nouveau vérifiée : les buts de guerre affichés du côté de Tel-Aviv ont évolué. On est passé de la destruction du secteur nucléaire iranien à la revendication d’un changement de régime, comme on le voit bien avec les menaces de mort formulées par Benjamin Netanyahou et Donald Trump à l’encontre de l’ayatollah Ali Khamenei, même si elles sont sibyllines. La guerre a cessé au moment où nous parlons, acceptons-en malgré tout l’augure.

Comme l’a souligné Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, Israël gagne toutes les batailles, mais risque de ne pas se relever de ces guerres. Même si le pays avait rempli tous ses buts de guerre, il ne pouvait s’agir que d’une victoire à la Pyrrhus comportant un énorme coût politique, social, économique et de réputation. Sur ce dernier plan, Israël est en train de se ruiner, car on ne peut pas exister durablement en fabriquant de la haine au jour le jour.

G. H. : Est-ce que la couverture médiatique de ces crises vous agresse ? Faites vous des différences entre les journaux, les radios, etc., ou trouvez-vous que c’est invariablement mauvais ?

R. B. : Les principales chaînes d'information en continu, qui assurent une grande partie de la couverture médiatique, donnent une large place à la perspective israélienne et restituent peu le vécu des Palestiniens. Le Point et Le Figaro ont joué un grand rôle dans ce tableau très déséquilibré, mais d’autres quotidiens ont sauvé l'honneur, comme Le Monde, qui est l'organe de presse classique le plus rigoureux. Il fait un travail remarquable pour rendre compte de ce qui se passe du côté palestinien. On a le cas particulier de la galaxie Bolloré (Le JDD, Europe 1, CNEWS ...), historiquement du côté d'Israël, va jusqu'à tenir des propos abjects comme le fait que la vie d’un bébé palestinien n’équivaudrait pas à celle d’un bébé israélien. Ensuite, il y a la presse internet, avec un éventail très ouvert qui permet de s'informer. Elle donne largement la parole à des gens qui reviennent de Gaza, contribuant à faire passer l'opinion publique française et européenne de la « défense d'une démocratie en prise avec l'islamisme » à la prise de conscience qu'un pays très fort s'acharne à bombarder des civils démunis et sans défense. La sympathie pour les Palestiniens l'emporte, avec deux tiers de l'opinion publique en leur faveur. Israël est devenu un État paria auprès d'un certain nombre de gouvernements, mais surtout parmi de larges pans de la population.

Il ne sera pas facile de voyager pour les Israéliens, car l'antipathie et le rejet sont – on peut le dire - universels. On a vu des vidéos provenant de pays comme le Guatemala, la Thaïlande, la Grèce, la Colombie ou l'Italie dans lesquels les restaurateurs refusent de servir des touristes israéliens qu'ils considèrent comme des génocidaires. Ces exemples me font penser à la situation de l’Afrique du Sud sous l'apartheid. C’est celle qui se rapproche le plus de celle d'Israël aujourd’hui. À l’époque, j’étais sur place et je me suis fait interpeller par des Sud-Africains extrêmement sensibles au boycott culturel, sportif et universitaire. C’était ce qui les affectait le plus. Psychologiquement, cela touche plus profondément que le boycott économique, qui peut être contourné.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, « Rony Brauman : « Gaza est devenu le lieu de tous les records... » », 3 juillet 2025, URL : https://msf-crash.org/fr/guerre-et-humanitaire/rony-brauman-gaza-est-devenu-le-lieu-de-tous-les-records

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