Rassemblement pour la libération de l'humanitaire Arjan Erkel
Point de vue

Kidnapping : la bourse ou la vie

Michaël Neuman
Michaël
Neuman

Directeur d'études au Crash depuis 2010, Michaël Neuman est diplômé d'Histoire contemporaine et de Relations Internationales (Université Paris-I). Il s'est engagé auprès de Médecins sans Frontières en 1999 et a alterné missions sur le terrain (Balkans, Soudan, Caucase, Afrique de l'Ouest notamment) et postes au siège (à New York ainsi qu'à Paris en tant qu'adjoint responsable de programmes). Il a également participé à des projets d'analyses politiques sur les questions d'immigration. Il a été membre des conseils d'administration des sections française et étatsunienne de 2008 à 2010. Il a codirigé "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de MSF" (La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (CNRS Editions, 2016).

Khalil Dale, délégué du Comité international de la Croix-Rouge au Pakistan, a été retrouvé décapité à Quetta, dans la province du Balouchistan, le 30 avril 2012. Il avait été kidnappé près de quatre mois auparavant. M. Dale était un infirmier britannique et travaillait avec le CICR depuis une vingtaine d'années. A côté de sa dépouille, une note de ses ravisseurs précisait que l'exécution avait été décidée du fait de l'absence de paiement de la rançon demandée. Quand bien même nous nous garderons ici de fournir des explications à l'enlèvement de Khalil Dale, a fortiori de commenter sa gestion par le CICR, il nous paraît important d'y réfléchir, en ne nous basant que sur les déclarations du CICR, de la famille de Khalil Dale et des présumés ravisseurs - assassins.

Dès l'annonce de la mort de Khalil Dale, les réactions se sont succédées. M. Pierre Kraehenbuehl, directeur des opérations du CICR, mentionna notamment les zones d'ombres persistantes, tout en soulignant que "le CICR avait fait tout son possible pour obtenir la libération sans condition" de Khalil Dale. Dans un communiqué diffusé par la Croix-Rouge britannique, sa famille remercia « la famille de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge partout dans le monde pour leur soutien et leur attention à faire libérer Khalil sain et sauf ». Simultanément, la belle-sœur de Khalil Dale, co-signataire du communiqué, expliquait néanmoins que "sa famille aurait payé la rançon si ses membres avaient su qu'elle n'allait pas être payée". Pour leur part, les porte-parole du CICR, réaffirmèrent, à l'instar de Christian Cardon, que "la politique du CICR en matière de rançon est de ne pas payer, mais d'appeler à une libération inconditionnelle de l'otage (...). Le fait que le CICR ne paie pas de rançon ne nous empêche pas d'identifier d'autres moyens de sécuriser la libération de l'otage, dans le contexte d'un dialogue avec les kidnappeurs". Interprétée brusquement, cette déclaration porte à croire que le CICR serait prêt à se priver d'un moyen de sauver la vie de leur otage.

De fait, peu d'organisations humanitaires assument publiquement le paiement de rançon comme moyen de faire libérer un collègue pris en otage, arguant du risque d'exposition accru que provoquerait une telle position. Pourtant, même s'il pose de nombreux problèmes, le paiement de rançon fait bien partie des modalités possibles de règlement des kidnappings. En 2004, Médecins sans Frontières et le gouvernement hollandais s'étaient affrontés dans les prétoires afin de déterminer à qui revenait la charge de la rançon payée pour délivrer Arjan Erkel, employé de MSF enlevé au Daghestan et détenu pendant près de deux ans. Le principe du refus de paiement d'une rançon est la recommandation généralement faite aux organisations aux prises avec une telle situation. Elle n'est donc certainement pas l'apanage du CICR, ni propre à la situation de Khalil Dale. Le guide "Operational security management in violent environments", publié par ODI / HPN, un classique de la littérature consacrée à la gestion de la sécurité des humanitaires l'explicite ainsi : « Dans leurs documents d'orientation et leur communication publique, les agences d'aide et les gouvernements déclarent souvent qu'ils ne paieront de rançon, ou ne feront de concessions substantielles, pour résoudre un cas d'enlèvement en aucune circonstance. Publiquement, bien sûr, il ne peut en être autrement : déclarer ouvertement que des rançons seront payées serait équivalent à déclarer ouverte la saison des kidnappings pour votre organisation et son personnel. »

Cette assertion est toutefois hautement spéculative. Il n'y a pas de données accessibles qui démontrent qu'une organisation qui ne paie pas de rançon soit moins victime de kidnappings qu'une organisation qui accepterait d'en payer. Mais plus encore, une organisation humanitaire peut-elle justifier de se priver d'un des moyens classiques, le paiement d'une somme d'argent, afin d'assurer la survie d'un collègue détenu comme otage ?
Perdre un collègue dans une région dangereuse afin d'assurer des secours vitaux à une population est une chose. Perdre un collègue pour protéger l'institution et ses membres de l'hypothétique survenue d'une nouvelle prise d'otage en est une autre.

 

Pour citer ce contenu :
Michaël Neuman, « Kidnapping : la bourse ou la vie », 7 juin 2012, URL : https://msf-crash.org/fr/blog/acteurs-et-pratiques-humanitaires/kidnapping-la-bourse-ou-la-vie

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