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Les ONG au coeur de la polémique sur l’humanitaire

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Hugo
Slim

Directeur de la politique, International Committee of the Red Cross (ICRC)

De 2011 à 2015, Hugo Slim a été chargé de recherche senior à l'Oxford Institute for Ethics, Law and Armed Conflict (ELAC), à l'Université d'Oxford.

Kidnappings, meurtres, assassinats, le travail des humanitaires n’a jamais été si exposé en Afghanistan, en Irak, dans le Nord Caucase… Rony Brauman, de Médecins sans frontières, et Hugo Slim, responsable de la recherche au Centre du dialogue humanitaire à Genève, défendent des positions radicalement différentes sur le rôle de l’humanitaire dans un moment de crise. Le débat de fond sur l’indépendance des ONG qu’ils mènent dans nos colonnes est sans aucun doute la problématique centrale de l’humanitaire pour les années à venir. Leurs différences d’approche traduisent aussi l’écart qui séparent l’école des French doctors de leurs homologues anglo-saxons.

Entretiens réalisés par Pierre Hazan

Libération : Vous ne croyez pas à l’indépendance des organisations humanitaires ?

Hugo Slim : La plupart de ce qu’on appelle les “organisations humanitaires” sont bien davantage que de simples véhicules pour apporter des secours d’urgence. Elles interviennent auprès de population au nom de certaines valeurs : le droit à la santé, le droit à l’égalité des sexes, le droit à l’éducation, le droit au développement, la démocratie. Cela représente leur vision d’une société moralement juste. Je ne parle pas du Comité international de la Croix-Rouge qui est une exception : il intervient dans les conflits armés avec un mandat très spécifique. Mais la plupart des ONG ne sont pas du tout comme le CICR : elles interviennent au nom de valeurs démocratiques, ces mêmes valeurs qui fondent l’action de nos gouvernements occidentaux. Cette identité des valeurs et des moyens puisque les gouvernements occidentaux les financent et entreprennent eux aussi des actions humanitaires devrait les conduire à en tirer toutes les conséquences qui s’imposent. Mais au lieu de chercher à proclamer une indépendance illusoire, pourquoi n’assumeraient-elles pas le lien qui les lie aux gouvernements occidentaux ? Elles croient qu’elles peuvent faire comme Harry Potter : revêtir un manteau d’invisibilité pour éviter de se poser des questions qui les dérangent. Mais cela ne marche pas : avec leur idéologie anti-occidentale raciste, beaucoup d’islamistes radicaux sont en train de tendre un miroir cruel aux humanitaires : ils leur rappellent qui ils sont, d’où ils viennent et le fait qu’ils défendent des valeurs qui sont bien davantage occidentales qu’universelles. Les islamistes radicaux ne veulent pas de l’égalité des sexes, de l’éducation pour les filles, du prêt à intérêt prohibé par le Coran, comment concilier cette idéologie avec une philosophie libérale basée sur la démocratie comme nous l’entendons et les lois du marché ? Mais la plupart des humanitaires refusent encore de prendre conscience du défi qui les attend. Les tortures d’Abou Ghraib sont un scandale et une honte, mais même sans elles, les termes de la confrontation auraient été les mêmes.

Rony Brauman : Hugo Slim soulève une question essentielle. Beaucoup d’ONG humanitaires se réclament en effet d’un ensemble de valeurs, qu’elles considèrent comme un tout harmonieux, sans contradiction les unes avec les autres. Cette approche, d’ailleurs plus affirmée dans le monde anglo-américain, doit les conduire logiquement à se ranger sous le drapeau de la diplomatie de leur pays puisque leurs objectifs sont les mêmes. Mais Hugo Slim oublie que ces valeurs sont en contradiction les unes avec les autres : la liberté, l’égalité, la sécurité, pour prendre les exemples les plus connus, sont des valeurs « rivales ». Il y a donc des arbitrages à faire entre elles. Ces choix, cette hiérarchisation, c’est précisément ce qu’on appelle le politique et je pense, pour ma part, que ce sont les sociétés concernées qui doivent les faire, pas des ONG étrangères. Je dresse le même constat qu’Hugo Slim, mais j’en tire une conséquence inverse. Vouloir répandre ses « valeurs » dans le monde, c’est appeler à la croisade. N’oublions pas que les stratégies impériales britannique et française du XIXe siècle étaient fondées non seulement sur une domination militaire, mais aussi sur un sentiment de supériorité morale.

Pour ma part, je crois qu’on peut dépasser cette histoire occidentale. A mon sens, les organisations humanitaires doivent se positionner sur des terrains d’action très précis autour d’objectifs limités et ne pas se prendre pour les porte-drapeaux des valeurs occidentales. Leur rôle n’est pas de réformer le mode de vie d’autres sociétés. Elles n’ont aucune légitimité pour cela. Notre rôle est d’aider des gens dans le besoin, pas de leur apporter nos lumières. Nous devons nous affranchir de cette logique impérialiste.

Libération : Vous assimilez le travail des ONG à un combat mené au nom des valeurs libérales. Au nom de quelle éthique, justifiez-vous le fait que ces ONG mènent des actions qui contestent les valeurs de certaines sociétés?

Hugo Slim : Le monde a toujours connu des luttes d’idées et de croyances. Regardez aujourd’hui le dynamisme de l’Islam en Europe, dans toutes ses composantes. C’est excitant, mais c’est aussi un défi. Le dialogue est évidemment la meilleure manière de surmonter ces différences pour qu’elles ne se muent pas en confrontation.

De leur côté, les organisations humanitaires occidentales ont, elles aussi, très souvent développé un agenda libéral. Elles se sont fixées des seuils moraux. L’un de ces seuils est l’égalité entre les sexes. Cela provoque un dialogue difficile dans des sociétés patriarcales. Celles-ci s’estiment menacées par la puissance disproportionnée tant politique que financière de ces ONG. Reste que ni les Etats-Unis, ni l’Europe ne sont propriétaires, ni même les inventeurs de ces valeurs démocratiques. Beaucoup de gens de par le monde partagent ces mêmes valeurs et s’en étaient imprégnées bien avant la montée en puissance du monde occidental. Au point, que durant le dernier demi-siècle, bien davantage de militants des droits de l’homme sont morts, au nom de la défense de ces valeurs, hors d’Europe qu’en Europe.

Libération : Rony Brauman, vous dites que les humanitaires doivent dépasser leur histoire occidentale et s'affranchir de toute politique de puissance. Mais peuvent-ils échapper à cette identification avec les puissances occidentales? Sinon comment comprendre l'assassinat de Margaret Hassan, qui depuis 30 ans se battait pour améliorer le sort de la population irakienne ?

Rony Brauman : Au-delà du dégoût et de la révolte que suscite en moi cet assassinat, je n’ai pas les éléments pour le raccorder à un enjeu autre que la stratégie de terreur de certains groupes islamistes. Le fait que les deux otages italiennes aient été relâchées atteste néanmoins que l’humanitaire n’est pas une cible en soi. Quoiqu’il en soit, il est en effet très difficile d’échapper à cette identification en situation d’occupation militaire. Ce serait peut-être imaginable et encore si toutes les ONG humanitaires se présentaient clairement comme indépendantes, mais ce n’est pas le cas. Partout où des ONG sont perçues comme des auxiliaires d’une force d’occupation, elles sont tôt ou tard obligées de partir. L’Irak et l’Afghanistan ne sont cependant pas représentatifs. Les ONG sont beaucoup plus largement implantées dans le monde aujourd’hui qu’au moment de la guerre froide.

Libération : Ne croyez-vous pas que Bush et Blair ont simplement instrumentalisé les ONG et toute la rhétorique humanitaire ?

Hugo Slim : Ces deux chefs d’Etats sont des hommes de conviction. Ils agissent comme chacun de nous : leurs décisions sont, en partie, fondées sur leur lecture de leur intérêt national, et en partie, par leur adhésion à certaines valeurs. La confrontation aujourd’hui oppose un agenda libéral à une vision du monde qui est autoritaire et conservatrice, avec les Ben Laden, les Bachir soudanais et consorts. Bizarrement, la droite américaine recoupe, dans une certaine mesure, ces deux visions. Pour ma part, je ne suis pas un pacifiste. Il y a trois ans, j’ai soutenu l’intervention de la coalition en Irak pour mettre à bas un régime criminel et au nom d’intérêts géostratégiques essentiels. Quand je pense aux 16.000 morts irakiens depuis le début de l’intervention, j’ai les plus grands doutes, mais j’estime qu’il faut se donner dix ans pour vraiment savoir s’il sortira finalement quelque chose de positif, de la tragédie qu’est cette guerre. De même, je crois que c’est une bonne chose que les gouvernements occidentaux fassent pression sur le gouvernement soudanais pour éviter que des populations continuent d’être massacrées au Darfour. Je constate, par ailleurs, l’inconsistance de la communauté internationale qui se tait face aux souffrances en Tchétchénie.

Rony Brauman : Historiquement, la rhétorique humanitaire n’appartient pas aux ONG. Ce sont les pouvoirs impériaux de l’époque coloniale qui l’ont inventée. C’est bien en cela qu’elle est indissociable des massacres coloniaux. On ne peut rien comprendre à l’hostilité que soulève le discours des bons sentiments humanitaires dans une partie du monde si l’on refuse de se souvenir de cela. Et d’ailleurs, il y a eu beaucoup plus de morts que cela en Irak. On parle de 100.000. Bravo pour les libérateurs et leur agenda libéral ! Hugo Slim réduit les tensions et enjeux planétaires à 2 croisades qui s’affrontent, mais moi je ne crois pas que la réalité politique du monde se borne à cet affrontement. Je ne ferai pas ce cadeau à Ben Laden, bien que je ne sois pas non plus un pacifiste. Faut-il, au nom des « valeurs libérales », déclarer la guerre à tous les régimes oppresseurs du monde ? Ce serait pensable si nous étions prêts à établir un nouvel empire dans lequel la sécurité et la justice régneraient. L’Irak devrait nous délivrer de cette tentation renouvelée de nous voir comme la source du Bien et du Juste dans le monde. Au passage, j’invite Hugo Slim à lire les discours officiels américains du début de la guerre du Vietnam. Le parallèle avec la guerre d’Irak est proprement stupéfiant. Ceci dit, mon relativisme culturel a des limites, et je ne crois pas que les massacres de civils soient une donnée culturelle. Je suis d’accord pour dire que les pressions exercées sur le gouvernement de Khartoum pour le pousser à mettre un terme à ses guerres sont une bonne chose.

Libération : Le mélange militaro-humanitaire voulue par l’administration Bush ne vous choque-t-il pas ?

Hugo Slim : Pourquoi me choquerait-il ? Je crois aussi que les militaires doivent faire de l’humanitaire. D’abord, parce qu’il y a une éthique de la solidarité qui lie tout homme à son semblable. Si quelqu’un se noie, on va le sauver. Nous avons besoin de soldats qui soient bons et nous ne devons pas leur interdire de l’être. Ensuite, parce qu’historiquement, les militaires ont compris qu’ils devaient faire de l’humanitaire. Cela fait partie depuis des lustres des manuels de lutte anti-guérilla : il faut gagner le cœur et la tête des populations où on intervient. Vous allez me rétorquer qu’il n’y a plus de distinction entre l’humanitaire et le militaire ? Il y a une distinction, mais il y a aussi une superposition morale. Les forces de la coalition aujourd’hui utilisent la puissance militaire, mais oeuvrent aussi pour apporter de l’aide et travailler au développement d’une société démocratique. Cette même superposition existent aussi dans de nombreux mouvements islamistes qui combinent au sein d’une même organisation des objectifs militaires, politiques et charitables.

Rony Brauman : Hugo Slim est un idéaliste et je ne le suis pas, au sens où je tente de me situer dans le monde réel et non dans une abstraction. Les soldats soviétiques ont tué un million d’Afghans et les médecins soviétiques en ont soigné un certain nombre. Comme les soldats US au Vietnam et comme les troupes coloniales avant eux. On appelait ça « pacification » au temps de la guerre d’Algérie, « action psychologique » au Vietnam, et « opération militaro-humanitaire » aujourd’hui. Au-delà des étiquettes, cela demeure une stratégie de domination. Il me semble que c’est une nécessité vitale pour les humanitaires d’aujourd’hui de s’affranchir de cette logique de puissance. Pas seulement pour des raisons de principe, mais aussi pour la crédibilité et la clarté de nos actions, qui sont nos seules véritables protections sur le terrain.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Hugo Slim, Les ONG au coeur de la polémique sur l’humanitaire, 25 décembre 2004, URL : https://msf-crash.org/index.php/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/les-ong-au-coeur-de-la-polemique-sur-lhumanitaire

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