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Recension du livre "Qu'on nous laisse combattre et la guerre finira. Avec les combattants du Kivu"

Date de publication
Portrait de Marc Le Pape
Marc
Le Pape

Marc Le Pape a effectué des recherches en Algérie, en Côte d'Ivoire et en Afrique centrale. Ses travaux récents portent sur les conflits dans la région des Grands Lacs africains. Il a co-dirigé plusieurs ouvrages : Côte d'Ivoire, l'année terrible 1999-2000 (2003), Crises extrêmes (2006) et dans le cadre de MSF : Une guerre contre les civils. Réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo-Brazzaville, 1998-2000 (2001). Marc Le Pape a été chercheur au CNRS, il est actuellement chercheur associé à l'Ehess (Centre d'études africaines).

Voici une recension du livre de Justine Brabant "Qu'on nous laisse combattre et la guerre finira. Avec les combattants du Kivu" (Editions La Découverte, 2016), rédigée par Marc Le Pape et publiée dans le numéro 228 de la revue Tiers Monde. Nous avions reçu Justine Brabant en juin 2016 à l'occasion d'une conférence du Crash dédiée à son livre. 

Qu'on nous laisse combattre et la guerre finira, Editions La Découverte

Editions La Découverte, 2016

Ce livre aide à s’interroger sur une préoccupation propre aux sciences sociales mais aussi à nombre d’auditeurs ou lecteurs d’informations, en particulier lorsqu’elles portent sur l’Afrique. Formulons donc cette interrogation à partir du travail de Justine Brabant, qui a une formation et une pratique en sciences sociales et en journalisme : comment discréditer des poncifs, des qualifications d’acteurs, des tableaux de situations présentés et souvent reçus comme des certitudes sur la réalité ? Il s’agit en l’occurrence de représentations publiées en France par des journaux et traitant de l’Est du Congo, du Sud et du Nord Kivu. Elles sont relevées à plusieurs reprises dans Qu’on nous laisse combattre… En voici quelques exemples : la présentation des combattants comme « des bandes de mercenaires et de pillards », massacreurs et violeurs (p. 23-24, 200, 202), des miliciens livrés à eux-mêmes (p. 149), les guerres de l’Est du Congo décrites comme « des histoires de tueries et de chefs de guerre cupides » (p. 186). Les auteurs de ces jugements sont soit des journalistes, soit des acteurs humanitaires ; apparaissent également des personnages qui par leur statut symbolique contribuent à légitimer ces disqualifications, tels Éric Orsenna et Jacques Chirac cosignant avec d’autres, en 2012, une tribune publiée par Le Monde. En outre, certains chercheurs accréditent ces poncifs lorsque les uns expliquent les engagements armés exclusivement par la recherche de l’accès aux richesses minières (p. 217-220), tandis que d’autres attribuent la violence à une « culture » qui serait propre au Congo (p. 91). 

Pour contrecarrer et ces déclarations et ces explications, l’auteure a longuement enquêté à l’Est du Congo à partir de janvier 2012, en rencontrant des membres de groupes armés : les combattants des Kivus. Notons d’emblée qu’elle n’est pas la seule à effectuer et publier des recherches de terrain consacrées à cette région et à ces groupes. Du reste, elle souligne sa dette à l’égard des travaux de chercheurs et des échanges qu’elle a eus avec eux, notamment Christoph Vogel et Judith Verweijen. L’assise scientifique de ce travail est assurée, y compris par la critique des analyses qui constituent des obstacles intellectuels à la connaissance des réalités combattantes.

Comment l’enquêtrice a-t-elle opéré et comment relate-t-elle son suivi des combattants et des intellectuels qui circulent entre lieux de combats et villes où militer (Bukavu, Uvira et Goma) ? Les démarches d’enquête sont classiques : interviews, recueil de biographies, contacts privilégiés avec quelques jeunes intellectuels vivant en ville et engagés dans les luttes, interrogations sur l’histoire des milieux combattants et des groupes mayi mayi Le qualificatif de « mayi mayi » désigne des réalités différentes selon les périodes et selon les
contextes. À partir des années 1990 les groupes mayi mayi se multiplient au Nord et au Sud
Kivu. Ces groupes ne sont pas coordonnés de manière générale et établissent entre eux des
alliances fluctuantes. Leur nom vient de la protection assurée par une aspersion d’eau lors de
cérémonies préalables aux combats. L’« eau » se dit mayi en swahili. L’autodésignation comme
mayi mayi correspond-t-elle constamment à cette pratique? Le terme existe depuis au moins
les rébellions des années 1960 auxquelles participa l’un des informateurs de Justine.
 aux Kivus depuis les rébellions des années 1960, collecte de documents, prises de photographies Ces photographies sont accessibles sur : https://www.flickr.com/photos/72284422@N08/
(novembre 2016).
. Méthodes certes classiques mais leur singularité est d’être appliquées à un contexte où l’approche des acteurs placés dans les situations de combat ou d’autodéfense se révèle souvent périlleuse et toujours ardue en raison des difficultés d’accès. Concernant ces difficultés, la narration est minutieuse : pour chaque cas où il s’agit de rencontrer le chef d’un groupe armé, Justine Brabant fait le récit de son parcours, souvent en moto-taxi, puis à pied, durant de longues marches, accompagnée d’un représentant ou de plusieurs hommes du groupe qu’elle veut atteindre : « Les groupes armés se terrent souvent dans des zones hors d’atteinte de tout véhicule motorisé », d’où l’autoconsigne : « Ne jamais se réjouir trop tôt d’une boue d’apparence peu profonde » (p. 124-127). C’est l’occasion de décrire, d’une part, la nécessité de porter un type de bottes appelées « godillots » au Kivu et, d’autre part, la nécessité pour un homme qui revient en ville de ne plus les porter afin d’éviter « des problèmes » avec les militaires des Forces armées congolaises (FARDC). Autre caractéristique de ces lieux hors d’atteinte : les difficultés de communication auxquelles un chapitre est consacré sous le titre « Le Motorola ». Il est en effet indispensable aux divers commandants de pouvoir contacter, à partir du maquis, leurs subalternes, leurs alliés, leurs représentants dans les villes, ou encore des journalistes étrangers, des membres d’ONG locales et internationales. Communiquer est essentiel au point que des batailles se sont jouées « pour conquérir des positions où, au milieu des montagnes, les fameuses petites barres de l’opérateur téléphonique s’affichent » (p. 131).

Un tel souci de décrire à la fois les contraintes de l’enquête et les conditions matérielles des activités combattantes est constant dans ce livre. C’est ce qui lui permet de contourner les condamnations virulentes et les explications rationalisantes. Mais il ne s’agit pas cependant d’euphémiser les pratiques de violence communes à l’Est du Congo. L’auteure a enquêté sur les viols commis par toutes les forces détentrices d’armements, sur le contrôle de zones minières par certains groupes et les profits qu’ils en tirent, sur les exactions commises par les groupes combattants dans leur environnement à l’encontre des habitants (vol de bétail et de produits agricoles, taxations forcées), sur les taxes imposées en installant des barrières en travers des routes, sur les connexions entre ONG locales et forces mayi mayi. C’est bien ce tableau des violences réellement exercées qui nourrit les poncifs communément répandus sur les groupes armés. Il reste que l’observation d’une quinzaine de groupes armés menée par Justine Brabant permet d’une part de les différencier et d’autre part de ne pas les considérer sous l’angle unique de leurs violences. En outre, l’auteure ne cesse de rappeler que d’autres motifs que l’enrichissement et le contrôle de territoires sont formulés par les leaders et militants de groupes mayi mayi qu’elle a interrogés : ainsi sont-ils nombreux à rappeler qu’ils ont commencé à devenir des guerriers pour combattre les forces armées rwandaises lorsqu’elles occupèrent l’Est du Congo, de 1996 à 2003. Ces leaders et ces militants se présentent donc comme des « patriotes » et des « résistants » qui se sont opposés à des agresseurs étrangers et aux forces locales qu’ils soutenaient. Cependant, la multiplication des groupes armés, leur persistance en 2012 et les années qui suivent ne tiennent plus aux facteurs patriotiques qui furent à l’origine des groupements mayi mayi. Après 2003, chaque groupe combat contre les exactions commises par d’autres groupes et les forces gouvernementales (FARDC), et ces combats entretiennent la nécessité de se maintenir dans le maquis, quand aucune autre activité ne paraît envisageable. 

Revue Tiers Monde

 

Pour citer ce contenu :
Marc Le Pape, Recension du livre "Qu'on nous laisse combattre et la guerre finira. Avec les combattants du Kivu", 5 septembre 2017, ISSN : 1293-8882. URL : https://msf-crash.org/fr/publications/guerre-et-humanitaire/recension-du-livre-quon-nous-laisse-combattre-et-la-guerre

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