MSF Gaza 3
Point de vue

Qui sont les fossoyeurs du droit humanitaire ?

Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, Rony a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il a enseigné au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) de l’université de Manchester (R.U.) et à Sciences Po Paris. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Cet article a été initialement publié le 29 avril 2026, dans le livre « Gaza, un génocide colonial », par l’autrice Colette Braeckman. Rony Brauman développe sa réflexion sur les crimes de guerre commis en Palestine, sur le droit humanitaire ainsi que sur la complicité de l’Europe dans l’effacement méthodique des Palestiniens. 

Si l’on en croit le gouvernement d’Israël et ses divers soutiens, l’attaque du 7 octobre a surgi comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, un déchainement inopiné de violence criminelle que seule expliquerait la haine antisémite. Tout allait bien, donc, jusqu’au « pogrom » du 7 octobre à 6h30, puisque la vie israélienne suivait son cours apparemment paisible, brutalement interrompu par la sauvagerie d’une agression barbare.

Il faut d’emblée lever toute ambiguïté : ce sont bien des crimes, crimes de guerre, crimes contre l’humanité qui furent commis par le Hamas ce jour-là ; ce sont bien des actes terroristes, et il faut assurément une bonne dose de haine pour se livrer à de telles exactions. Ces crimes appellent une sanction, et l’on ne peut que souhaiter la comparution de responsables de ce massacre devant une juridiction pénale. Les dirigeants du Hamas ne pouvaient ignorer que la riposte israélienne serait féroce et ils devront répondre, devant l’Histoire certainement, devant un tribunal peut-être, de cette politique du pire.

Il y a un « avant-7 octobre »

Pour autant, ces atrocités ne peuvent justifier la violence démesurée des représailles israéliennes, le déchaînement de tueries et de destructions à une échelle encore inédite dans ce conflit aujourd’hui centenaire. Le 7 octobre n’est pas, on semble en effet l’oublier, l’événement inaugural du conflit israélo-palestinien, plus longue et ultime guerre coloniale de la planète. Gaza est un territoire occupé, et le retrait des colonies israéliennes en 2005 n’a pas modifié cette réalité : que les geôliers de cette prison à ciel ouvert ne soient plus à l’intérieur mais tout autour de celle-ci ne change pas l’essentiel.

Israël gouverne la vie des Palestiniens par la monnaie, les échanges bancaires, les (rares) entrées et sorties, l’exploitation de la nappe phréatique, par le survol constant de drones, les restrictions de navigation imposées aux pêcheurs, l’imposition d’une bande de terre vierge le long de la barrière de séparation, les importations de marchandises. En 2009, Israël a ainsi jugé bon d’interdire l’entrée de serviettes hygiéniques et de papier toilette. De même pour les médicaments, équipements médicaux arbitrairement refusés par l’autorité d’occupation, avec les conséquences que l’on imagine aisément.

Dès le début du siège, en 2006, le gouvernement israélien annonçait sa volonté de « mettre les Palestiniens au régime », selon l’expression de Dov Weissglass, conseiller politique du Premier ministre d’alors, Ehud Olmert. Israël s’octroyait le droit de calculer la ration calorique individuelle suffisante « pour ne pas les faire mourir de faim ». Dans quel but, dans quelle relation avec la sécurité des Israéliens étaient prises ces mesures purement vexatoires ? Rien d’autre que la volonté d’affirmer l’autorité israélienne, de démontrer à la population de Gaza que le retrait des colonies ne signifiait en aucune manière la fin de la domination coloniale.

Ajoutons que cette politique faisait bon ménage avec l’aide humanitaire envoyée par l’Union européenne à Gaza, mettant au premier plan, non le blocus colonial mais la bienveillance d’Israël. Et cela bien que, selon un rapport de l’ONU de 2020, les attaques et le siège de Gaza aient causé des pertes économiques de plus de 16 milliards de dollars depuis 2007 UN News, « UN report finds Gaza suffered $16.7 billion loss from siege and occupation », 25 novembre 2020. https://news.un.org/en/story/2020/11/1078532, des milliers de morts, des milliers de blessés et mutilés.

Le droit de se libérer

Dans un tel contexte, présenter l’attaque du 7 octobre comme une agression gratuite survenant dans le calme, motivée par une haine mortelle des juifs, relève de la propagande la plus grossière. Le « droit de se défendre » mis en avant par Israël et l’ensemble de ses alliés, y compris la France, revient, non aux Israéliens mais aux Palestiniens, comme à toute population occupée. Les Gazaouis étaient et sont restés prisonniers des Israéliens, et ce sont, non des juifs mais des Israéliens, qui furent attaqués le 7 octobre. L’attribution d’un « droit à la légitime défense » à l’occupant revient simplement à nier la réalité de l’occupation. Précisons ici que ce droit de résister à l’occupation n’autorise évidemment ni la mise à mort ni l’enlèvement de civils. Rappelons également que nombre de conflits coloniaux ont vu de telles atrocités commises par les nationalistes anticolonialistes.

2006, 2008, 2014, 2018, 2021, l’histoire de Gaza est rythmée par la guerre, avec les milliers de morts, les dizaines de milliers de blessés palestiniens qui en résultent. La grande majorité des Palestiniens, à Gaza comme en Cisjordanie, ne connaissent les Israéliens, depuis les années 1990 et bien plus encore depuis les années 2000, que sous la forme de véhicules blindés, de snipers, de drones, d’attaques de colons, de check points, et autres violences et humiliations. S’il subsiste encore, ici ou là en Cisjordanie, des relations humaines entre Israéliens et Palestiniens, les Gazaouis de moins de trente ans n'ont pas d’autre perception des Israéliens que comme une menace mortelle. Le soutien humanitaire qu’apportaient des habitants des kibboutz à des Gazaouis malades ne peut effacer cette réalité vécue par l’immense majorité des habitants de Gaza. La haine évoquée plus haut n’a pas d’autre explication.

Aimé Césaire nous avertissait que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral » Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1989, p. 11-12.. Comment mieux décrire ce que le sionisme réel a fait aux Israéliens ?

Deux ans après le 7 octobre, l’entreprise de destruction bat les records les plus macabres : nombre d’enfants et de femmes tués et mutilés, de journalistes tués, de morts quotidiens, de destructions matérielles, de travailleurs humanitaires ciblés, d’hôpitaux ravagés… Plus de dix mille prisonniers sont détenus, sans jugement et dans des conditions indignes, dans les prisons israéliennes. Des dizaines sont morts sous la torture.

Le serment d'Hippocrate foulé aux pieds

L’attitude de nombre de médecins israéliens, les positions de l’Association médicale israélienne, qui regroupe 95 % des médecins du pays, témoignent de la radicalisation de la société israélienne. Un article publié par les dirigeants de Physicians for Human Rights Israel (PHRI) Neve Gordon, Guy Shalev et Osama Tanous, « The Shame of Israeli Medicine », The New York Review, 31 mai 2025. https://www.nybooks.com/online/2025/05/31/the-shame-of-israeli-medicine/, remarquable association de soignants d’Israël, décrit les réactions individuelles et institutionnelles du corps médical. La plupart des soignants ont contribué aux mauvais traitements, par leurs refus de soins, par leur acceptation de traiter des patients ligotés aux yeux bandés, par leurs déclarations inscrites dans la propagande meurtrière, leur refus de condamner les exécutions de soignants palestiniens, leur approbation des attaques d’hôpitaux de Gaza. Près de quatre cents professionnels de santé sont détenus par Israël depuis octobre 2023, et plus d’une vingtaine ont disparu.

Les auteurs de l’article cité rappellent une directive des Nations unies de 1999 enjoignant aux médecins de s’abstenir de renvoyer un détenu en prison si l’examen physique confirme les allégations de mauvais traitements. Cette directive est elle-même issue du refus de médecins sud-africains de renvoyer en détention des prisonniers politiques, hospitalisés à Johannesburg à la suite d’une grève de la faim en 1989. Cette position, indiquent les auteurs, a servi de guide aux soignants placés dans une telle situation. Elle renvoie au thème du « drapeau noir », intitulé par lequel l’armée israélienne, à la suite du massacre de Kfar Qassem Le 29 octobre 1956, une patrouille israélienne chargée de faire appliquer le couvre-feu, a tué quarante-neuf habitants de ce village arabe situé en Israël. (1956), acceptait qu’un refus soit opposé par des soldats à un ordre manifestement illégal. D’où le titre d’« armée la plus éthique du monde », proclamé par elle-même.

L’effacement méthodique

Sans être dupe de cette affirmation, on constate que la violence déchaînée sur Gaza en riposte à l’attaque du Hamas a atteint un niveau inédit, non seulement en Israël mais aussi en comparaison avec d’autres guerres, comme l’atteste le chiffre de 90 % de victimes civiles. Selon les données du renseignement israélien, en effet, 9 000 combattants du Hamas ont été tués. Si l’on évalue à 100 000 le nombre de morts gazaouis, estimation conservatrice qui ne prend pas en compte les morts indirectes, le taux de victimes civiles s’élève à 90 %. Un record que seul égale le génocide des Tutsis du Rwanda en 1994.

La société de Gaza est réduite à des camps de tentes surpeuplés, de réfugiés déplacés jusqu’à vingt fois, vivant sous le bourdonnement des drones, sous la menace constante de bombardements, tandis que les épidémies se répandent. La destruction totale des terres agricoles (quelle menace pour la sécurité d’Israël ?) et le blocus de l’aide ont créé les conditions d’une famine que les « amis » d’Israël continuent de qualifier tantôt de mise en scène, tantôt de responsabilité du Hamas. À la suite des bombes d’une tonne – on parle de 70 000 tonnes de bombes déversées sur ce minuscule territoire – sont venus les bulldozers pour parachever la destruction du bâti, éventrer les rues, détruire les canalisations.

Il n’y a pas lieu de s’étonner que le nom d’Israël soit aujourd’hui synonyme de crime de masse, qu’il suscite le rejet, voire la détestation. L’un des plus fameux soutiens inconditionnels de Netanyahou, Bernard-Henri Lévy, déclarait au micro de Laurence Ferrari (CNews) https://www.youtube.com/watch?v=shfCnodFEdo Bernard-Henri Lévy - CNEWS Punchline : Procès Sarkozy, Palestine, Gaza & Israël (25 septembre 2025), que si les faits rapportés étaient exacts, si un génocide était réellement commis à Gaza, la détestation d’Israël serait légitime. On ne saurait mieux dire.

L’aide humanitaire, en sa version israélienne

C’est d’ailleurs dans le but de rassurer ses alliés que le gouvernement israélien a mis en place, après avoir banni l’assistance humanitaire à Gaza, des distributions de vivres par une obscure « fondation humanitaire », la Gaza Humanitarian Foundation (GHF). Quatre cents sites d’assistance avaient été mis en place par l’UNRWA lors du cessez-le-feu ; seuls quatre sites subsistaient avec la GHF, mais qu’importe pour Israël, puisque c’est l’image et non la réalité de ces distributions qui comptait. Plus de 2000 Palestiniens y ont laissé leur vie, abattus par les mercenaires censés assurer la sécurité de la GHF. De mémoire d’humanitaire au long cours, cette hécatombe à la façon de Hunger Games est sans précédent.

Et comme pour clarifier sa position concernant l’aide humanitaire, le gouvernement d’Israël a décidé de « suspendre l’enregistrement » de 37 ONG œuvrant dans les territoires occupés, autrement dit de les bannir, en ouvrant la porte à d’autres ONG, essentiellement états-uniennes et évangéliques. L’écrasement terminal de Gaza, le chantier d’installation d’une « riviera » et de colons suit donc son cours à huis-clos, un huis-clos plus étouffant encore avec l’éviction des seuls témoins étrangers que sont les ONG européennes. Ce bannissement vaut pour Gaza comme pour la Cisjordanie, où se poursuit également la stratégie d’étranglement des Palestiniens dans le but explicite et assumé de vider la Palestine des Palestiniens.

La complicité coupable de l’Europe

Le droit international humanitaire (DIH) est-il mort à Gaza ? C’est ce que l’on entend souvent, mais cette affirmation est contestable. Si ce carnage est celui de tous les superlatifs, bien d’autres tueries de masse ont eu lieu dans le passé – et aujourd’hui encore – sans que l’on prononce un tel acte de décès. Les guerres impériales européennes, soviétiques, américaines, mais aussi l’écrasement d’insurrections, et les régimes totalitaires dans des pays du Sud ont produit des montagnes de cadavres qui ne doivent pas être effacés par la violence israélienne, pas plus que les guerres contemporaines du Soudan et de RD Congo. Ce qui caractérise la guerre génocidaire de Gaza, une guerre dont les méthodes s’étendent peu à peu à la Cisjordanie, ce qui la différencie d’autres conflits en cours dans le monde, c’est le consentement actif des défenseurs mêmes du droit à son accomplissement.

Le pont aérien délivrant les munitions des États-Unis était certes la condition indispensable à la conduite des bombardements, mais ce n’est pas de Washington, exceptionnalisme américain oblige, que l’on attendra le respect du DIH. C’est l’Europe, lieu d’élaboration et de promotion du droit international humanitaire, qui doit répondre de ce renoncement. Ce qui subsistait de crédit moral est perdu, faute d’avoir pris la moindre sanction alors même que les accords de libre-échange UE-Israël pouvaient être suspendus, que des mesures restrictives pouvaient être prises dans les domaines sportif, universitaire, culturel, économique, comme le démontre la politique adoptée vis-à-vis de la Russie, de l’Iran et d’autres pays bafouant violemment les droits de l’homme. Les pays européens n’ont pas été passifs. Ils ont manifesté activement leur soutien en maintenant tous leurs accords et en réprimant nombre de manifestations de solidarité.

Notons l’évolution des perceptions : la férocité israélienne choque de plus en plus au sein des sociétés, mais l’exception israélienne continue de s’imposer aux gouvernements. Ce choix politique restera comme un désastre moral, une marque d’infâmie. Que valent les remontrances européennes en réaction aux atrocités commises par le régime criminel des mollahs, quand celles commises par le régime génocidaire d’Israël sont tenues pour des violences, certes excessives, mais excusables.

En l’absence de sanctions, la reconnaissance récente de l’État de Palestine par plusieurs pays européens, aussi souhaitable qu’elle puisse être, reste sans effet. L’écrasement de l’ensemble de la Palestine se poursuit et le plan d’occupation, en cours d’élaboration à Washington, atteste que l’imaginaire impérial est bien vivant. Seule évolution encourageante, la mention d’une suspension de l’accord d’association, de même que l’adoption de sanctions ne sont plus des mots tabous dans la bouche des dirigeants européens, alors même, rappelons-le, qu’ils passaient, et passent encore auprès de certains, pour des manifestations d’antisémitisme. Le droit incontestable des Palestiniens à l’auto-détermination n'est pas renforcé par cette réprobation restée à l’état virtuel. Seule l’Espagne, à ce jour, société et gouvernement ensemble, a pris des mesures significatives. Sera-t-elle suivie ? Rien ne permet de le penser.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, « Qui sont les fossoyeurs du droit humanitaire ? », 29 avril 2026, URL : https://msf-crash.org/fr/guerre-et-humanitaire/qui-sont-les-fossoyeurs-du-droit-humanitaire

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