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Y a-t-il une hiérarchie dans la souffrance ?

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Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Auschwitz, mélange unique de fureur destructrice et de froideur bureaucratique (Alfred Grosser), s’impose comme le mal absolu et énigmatique, l’abomination qui surplombe tous les maux que l’humanité s’est infligée à elle-même. Et l’emballement de la volonté exterminatrice au moment où l’Allemagne subissait de graves revers militaires sur le front russe ajoute encore à la folie du pouvoir hitlérien, qui faisait passer l’anéantissement des juifs et des Tziganes avant la survie de son propre régime. Là réside, cela a été maintes fois relevé, la singularité du phénomène nazi, l’unicité d’Auschwitz.

Cela fait-il d’Auschwitz l’horizon indépassable de la souffrance humaine, le malheur suprême à l’aulne duquel tous les autres seraient désormais mesurés, et dès lors relativisés? C’est ce qui est implicitement entendu, lorsqu’on en souligne le caractère “incomparable”, et que l’on modifie ainsi, sans y prendre garde, l’objet de cette singularité. Que le phénomène politique qui a produit Auschwitz soit unique n’implique pas en effet qu’il soit incomparable, et moins encore que les souffrances des déportés n’aient pas d’équivalent.

Étrange exercice que celui-ci, qui consiste à faire valoir les “droits” des détresses d’aujourd’hui, alors qu’elles ne sont pas niées, mais seulement minorées par celle d’hier. Étrange peut-être, mais nécessaire car c’est précisément ce statut de souffrance mineure qui fait problème, autrement dit cette lecture qui, en singularisant le malheur majuscule, le dissocie de tous les autres du simple fait qu’ils sont, eux, susceptibles d’être comparés entre eux. Un statut particulier qui explique, par exemple, que nous ne soyons pas choqués, comme le relève Alfred Grosser“Comparer Auschwitz”, La Croix, 25 janvier 1995., par le fait que la négation du génocide juif est un délit, alors qu’il est permis de mettre en doute le génocide arménien comme l’a démontré récemment un tribunal parisien déboutant de leur plainte des associations arméniennes. Le génocide des Arméniens est pourtant une réalité aussi massive que celui des juifs. Les deux, écrit Yves TernonL’État criminel, les génocides au XXe siècle, Le Seuil, janvier 1995., « sont la conséquence tragique d’une névrose obsessionnelle fixée sur un ennemi dont la suppression est nécessaire à la survie: le génocide n’est plus seulement autorisé, il est prescrit. » Une considération qui s’applique admirablement au massacre des Tutsi du Rwanda, lequel ressortit cependant d’une nouvelle catégorie négationniste, la “crise humanitaire”.

Ce statut d’événement absolument irréductible permet d’expliquer pourquoi le cri d’indignation “plus jamais ça” fonctionne, non comme un programme mais comme une assurance, pourquoi il n’a rien d’un engagement mais doit bien au contraire être compris comme une prophétie auto- réalisatrice: ça ne se reproduira jamais, en effet, puisque ça se situe, par définition, dans un ailleurs inatteignable.

Sans doute Édouard Balladur était-il totalement sincère lorsqu’il déclarait, lors de la visite qu’il effectuait à Auschwitz en juillet dernier: «que l’on ait fait subir à tant d’hommes […] un tel martyr! On en a honte pour l’humanité […]. Il ne faut pas se résigner au mal […].» Pendant qu’il prononçait ces paroles, une machine de mort était en marche au Rwanda, un carnage était en train de parvenir à son terme. Plus d’un demi-million d’êtres humains avaient été découpés à la machette, fracassés à coups de gourdins, pulvérisés à la grenade. Ils payaient, eux aussi, le “crime d’être né”. Qui dira la souffrance de ces enfants retrouvés à moitié morts dans les charniers où gisaient les corps déchiquetés de leurs parents? Qui partagera la déchirure de ces femmes méthodiquement violées sous les yeux de leurs enfants? Qui peut décrire l’angoisse et la douleur de voir les siens poursuivis, torturés, massacrés? Édouard Balladur, et le monde entier avec lui, se sont pourtant résignés à ce mal, contre lequel nul front du refus ne s’est dressé. Aurait-il été indécent de remarquer que, précisément, nous nous étions une fois de plus résignés au mal?

La famine organisée, l’esclavage, les villages incendiés avec leur population sont le lot quotidien des peuples du sud du Soudan, succombant sous les coups portés par la junte de Khartoum. La mort de centaines de milliers de personnes, l’expérience de la faim, de la terreur, de l’humiliation et de la désolation peuvent-elles être, là encore, relativisées par rapport à un absolu de la douleur? Non. Et c’est pourtant ce que nous faisons, en acceptant sans autre forme de procès que notre pays fournisse au régime soudanais des photos satellites, qu’il se fasse l’intermédiaire auprès des gouvernements centrafricain et du zaïrois dans le but de permettre à Khartoum d’obtenir des facilités de passage pour ses troupes et compléter ainsi l’encerclement du sud du pays. Il est vrai que notre pays contribue aussi au financement du pont aérien humanitaire des Nations unies qui ravitaille cette région…

Et que dire de la Bosnie, dont l’interminable dépeçage se poursuit avec son cortège d’atrocités qu’un “Livre noir”Le Livre Noir de l’ex-Yougoslavie, Purification ethnique et crimes de guerre, Arléa, 1993.a rapportées dans le détail. Milosevic n’est pas Hitler, les camps d’Omarska et de Prijedor ne sont pas Büchenwald ou Birkenau et le “nettoyage ethnique” n’est pas le génocide. Mais des lois de Nuremberg (1935) à la conférence de Wannsee (1942), c’est-à-dire de la stratégie d’exclusion à l’ordre d’extermination, plusieurs étapes ont été franchies par les nazis. Et si l’exaltation de la force et de la pureté raciale, les lois d’exclusion -copies des lois de Nuremberg- contre les Musulmans en territoire serbe bosniaque ne sont pas nécessairement les signes avant- coureurs de l’arrivée d’un nouveau Reich, si la terreur et les camps ne sont pas ceux de l’Allemagne hitlérienne, ils dessinent bien les contours d’un fascisme conquérant. Relativement timide, peut-être, mais qui met ses pas dans des traces connues, pour qui veut bien les regarder, et qui pourrait bien faire des émules.

Si nous faisons preuve de tant de complaisance pour ces différentes variétés d’éradicateurs, c’est bien parce que, de fait, nous estimons que les souffrances qu’ils infligent sont d’un autre ordre, moins graves donc, que celles endurées par les victimes d’Auschwitz. Hier, dit Alain Finkielkraut au sujet de la Bosnie, les démocraties étaient trop occupées à faire la guerre pour mettre fin au génocide. Aujourd’hui elles sont trop occupées à faire la paix.

À ceux qui sont arrivés après, Auschwitz apporte au moins un enseignement: le pire est possible, dès lors qu’on s’y résigne, car l’abomination se nourrit tout autant des passions destructrices des uns que du consentement des autres. À cette mémoire féconde, qui ouvre les yeux sur le monde, s’oppose une mémoire fermée, qui isole du monde et dans laquelle Hannah Arendt voyait une forme de barbarie. La Bosnie, le Rwanda, le Soudan, la Birmanie, la Tchétchénie, où sont chaque jour commis des crimes d’État qu’aucune condamnation sérieuse ne tente d’enrayer, attestent suffisamment que la commémoration des malheurs l’a emporté sur la mémoire du mal.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Y a-t-il une hiérarchie dans la souffrance ?, 1 octobre 1995, URL : http://msf-crash.org/fr/publications/guerre-et-humanitaire/y-t-il-une-hierarchie-dans-la-souffrance

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