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Arche de Zoé, l’humanitaire spectacle

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Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

CauseurPropos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely : « Quand les caméras seront parties, il ne restera que la misère » : pendant les « semaines de la compassion » qui ont suivi le Tsunami en décembre 2004, vous avez été atterré par cette phrase, prononcée par un journaliste ou un autre professionnel du bon sentiment. L’affaire de l’Arche de Zoé est-elle l’aboutissement logique de l’évolution de l’humanitaire ?

Rony Brauman : A la faveur de circonstances particulières, le langage humanitaire a pu arriver jusqu’à ce point de folie. Mais, effectivement, ce langage-là, on l’a déjà entendu en d’autres moments, et notamment après le tsunami en Asie du sud-est. On disait alors que des milliers d’orphelins erraient dans les rues, risquant de devenir les proies de rackets pédophiles. Et déjà, des initiatives avaient été lancées en vue de favoriser les adoptions. Heureusement, tout cela avait rapidement tourné court. Mais l’état d’esprit, le cadre, la matrice étaient là. Je pense aussi à un épisode de la guerre en Bosnie : une ONG avait décidé d’amener en France mille enfants bosniaques pour qu’ils passent un hiver à l’abri des bombes. Avec d’autres, notamment les gens de Handicap International, j’avais pris position contre ce projet totalement stupide. Sans succès. En réalité, ces enfants n’étaient pas sous les bombes et surtout, le traumatisme de l’arrachement à la famille et l’angoisse de l’abandon étaient plus violents que le maintien sur place, même dans une situation si dure que la guerre de Bosnie. Bien entendu, nous étions passés pour de mauvais coucheurs qui n’aiment pas les enfants et se fichent de les laisser sous les bombes. Autre exemple, au début des années 90 : des familles en attente d’adoption se sont précipitées en Roumanie après la chute de Ceausescu pour y adopter des enfants placés dans des orphelinats, mais qui n’étaient pas nécessairement des orphelins. C’était un véritable marché aux enfants, choisis par certains en fonction de l’âge, la taille la couleur des yeux. On a même vu des parents ramener des enfants après quelques semaines, parce que quelque chose n’allait pas. Il y avait en quelque sorte un défaut de fabrication. Ils réclamaient le service après-vente. Avec les cas de ce type, on est dans la marchandisation humanitaire intégrale. Tout cela pour dire que l’Arche de Zoé ne sort pas de nulle part et que l’aspect adoption y est important. D’ailleurs, le Congo a décidé d’interdire les adoptions internationales à la suite de cette affaire.

Tous ces cas, le tsunami, les épisodes bosniaque ou roumain que vous mentionnez ou l’Arche de Zoé mettent en jeu deux vaches sacrées de l’époque : l’humanitaire et l’enfance. L’humanitaire se préoccupe des victimes et l’enfant, en quelque sorte, est la victime idéale puisqu’il est innocent (ou a de grandes chances de l’être).

L’idée que, dans une situation de crise, quelles qu’en soient l’origine et la nature, il y a des enfants menacés qu’il faut sortir de là, s’accorde naturellement avec la frénésie d’adoptioon que l’on sent dans nos sociétés – et je ne prétends pas la juger. L’Arche de Zoé n’a donc eu aucun mal à rassembler un large groupe de familles en jouant sur l’ambiguïté d’un accueil qui pouvait se transformer ultérieurement en adoption. Ses dirigeants n’ont eu qu’à intervenir sur des forums de parents adoptants. Toute leur opération reposait sur la conviction qu’arracher un enfant à l’horreur du quotidien dans lequel il vit, c’est lui donner le bonheur et la sécurité. Or cette horreur n’est pas si évidente que cela et une telle affirmation est la porte ouverte aux abus de toute sorte. On le voit aussi en France quand les familles les plus vulnérables se voient systématiquement retirer leurs enfants par l’assistance sociale. Il existe un continuum entre toute ces formes de protection de l’enfance par des familles, des gens, des institutions qui veulent être à tout prix les protecteurs de l’enfance, y compris au détriment des enfants eux-mêmes.

En somme, dans les zones de guerre ou de crise, et notamment dans ce no man’s land imaginaire qu’est l’Afrique, tout enfant est un orphelin ou un malheureux en sursis. Et un Occident, l’enfant est un droit de l’homme.

Oui. Tout se passe comme si ne pas avoir d’enfant constituait un déni de droit. L’enfant est un bonheur auquel chacun a droit. Notre président ne vient-il pas de rappeler que chacun a droit au bonheur ?

La sacralisation de l’enfance n’est pas la seule dimension du dévoiement de l’action humanitaire. Le sentimentalisme et le sensationnalisme semblent prendre le pas sur toute réflexion. Ce n’est pas un hasard si vous avez nommément mis en cause Bernard Kouchner, qui est sans doute l’un des acteurs de cette dérive.

Cette affaire révèle en effet une certaine conception de l’action humanitaire, faite de coups médiatiques qui se donnent comme des symboles, sur fond de dramatisation systématique destinée à rehausser la noblesse du sauvetage. Ce qui a pour effet de créer un droit, voire un devoir, de violer les normes et les lois. Face à la « toute-faiblesse », absolue et radicale, des gens dont le destin immédiat est d’être tués, on s’érige en position de toute-puissance. Quand on est face à l’intolérable, tout est permis, y compris le mensonge, le trucage. C’est bien pourquoi la différence entre une action symbolique et un bluff est très mince.

Peut-être. Mais dans la pratique, aujourd’hui, l’humanitaire n’en est pas moins une politique des victimes.

Oui, et c’est sa raison d’être, que je serai le dernier à remettre en cause. Je trouve par exemple que les humanitaires peuvent s’enorgueillir de ce qu’ils ont fait au Darfour ces dernières années. Mais ça ne veut pas dire que se réclamer des victimes peut fonder une politique. Je rejoins ici la critique implicite contenue dans votre remarque en ajoutant que le discours humanitaire se confond trop souvent avec une rhétorique victimaire dont les principaux ressorts sont la culpabilisation des uns et l’héroïsation des autres. Les victimes et leurs « sauveteurs » sont des héros, les autres sont des salauds. Cette simplification avantageuse est une tentation mais pas une nécessité structurelle. On pourrait faire sans – et je dirais même qu’on devrait faire sans. L’humanitaire n’a pas besoin de cette rhétorique de cow boy pour être cohérent et actif. Il est vrai que c’est plus facile. C’est l’époque qui le veut. Vous n’avez qu’à observer à quel point ce discours victimaire est répandu.

N’est-ce pas particulièrement français ?

Ce qui est spécifique à la France est l’émergence d’une forme d’action humanitaire qui fait du symbole son aliment préféré et fonctionne par coups : Famine au Niger ? On envoie un avion chargé de quelques tonnes de farine. Guerre au Liberia ou au Liban ? Ce sera un bateau, et ainsi de suite…

Qu’est- ce qu’une action qui fait du symbole son aliment préféré ? Voulez-vous dire qu’on ne s’interroge pas sur l’adéquation des moyens et des fins ?

Je veux parler d’une forme d’action qui vise d’abord à alerter et qui se traduit par la fabrication d’un spectacle édifiant. Avec l’Arche de Zoé, c’est bien de cela qu’il s’agissait : ils ont d’abord prétendu ramener des milliers d’enfants en Europe, puis 300 enfants en France, et finalement, ils étaient prêts à « se contenter » de 100 enfants. L’essentiel était de frapper les imaginations. Leur projet était d’atterrir à Reims, sur un petit aéroport en rase campagne, où ils auraient été attendus par des centaines de sympathisants mais aussi par des gendarmes – car de leurs propres dires, ils s’attendaient à être mis en garde à vue en France. Les familles et leurs amis se seraient dressés entre les enfants et les gendarmes. Un journaliste de l’Union de Reims qui était sur les lieux le jour prévu pour leur arrivée a raconté qu’il y avait à peu près 200 familles équipées de tentes, venues de la région, mais aussi de Suisse, de Belgique et même du Canada. La scène aurait été grandiose : rien de moins qu’un duel entre la générosité et l’arbitraire. On aurait assisté à l’affrontement canonique de bons et des méchants, de la raison d’Etat et de la morale, d’Antigone et de Créon. Quand je vous disais qu’entre le symbole et le bluff, bien malin qui fait la différence…

Et c’est ce spectacle que nous offrent depuis des années un certain nombre de « stars » de l’humanitaire, à commencer par Bernard Kouchner ?

Depuis l’opération « Île de Lumière » jusqu’à aujourd’hui, en passant par les sacs de riz en Somalie, Bernard Kouchner est le principal tenant de cette forme d’action.

L’ « Île de Lumière », c’est ce bateau qui, en 1979, a recueilli des boat-people ? Pouvez-vous nous rappeler les tenants et les aboutissants de l’opération ?

Il s’agissait d’un cargo affrété à l’initiative d’intellectuels français (Olivier Todd, Claudie et Jacques Broyelle, André Glucksmann, Bernard Kouchner notamment), pour recueillir en mer de Chine les Vietnamiens qui fuyaient leur pays par la mer. Tout avait commencé avec un navire (le « Haï Hong ») arrivé sur la côte de Malaisie en novembre 1978 avec près de 2500 réfugiés à bord et que les autorités de ce pays menaçaient de renvoyer en mer. Des reportages télé avaient fait du Haï Hong un nouvel Exodus, dans un contexte où le Vietnam était devenu le symbole de l’oppression totalitaire soviétique après avoir été celui du triomphe d’un peuple contre l’impérialisme américain. D’innombrables bateaux de « boat people » ont été attaqués par des pirates. On estime que des dizaines de milliers de Vietnamiens se sont noyés lors de la traversée de la mer de Chine.

A l’époque, André Glucksmann avait parlé d’«Auschwitz liquide »… Un peu plus tard, après une livraison de vivres à Phnom Penh, Kouchner avait déclaré : « J’ai remonté le Mékong jusqu’à Auschwitz ». Le décor était planté, les thèmes installés : la machine de mort, le génocide d’un côté, les éveilleurs de conscience de l’autre. Je ne prétend pas que toute action visant à frapper les esprits soit condamnable en soi, loin de là. De là à en faire un système, il y a un pas que je ne franchis pas.

L’Île de Lumière, c’est en quelque sorte la scène inaugurale, l’acte de naissance des French Doctors. Eric Breteau et ses camarades sont-ils des héritiers de Kouchner ?

L’ïle de Lumière est plutôt une deuxième scène, la première étant la guerre du Biafra. C’est là, en 1968-69, qu’apparaît le thème du génocide et de la mobilisation de l’opinion publique pour empêcher un nouvel Auschwitz. Il n’y avait pas plus de génocide au Biafra qu’au Vietnam mais c’est cette référence – avec tous les leviers d’intimidation morale et de mobilisation compassionnelle qu’elle implique – qui a été alors mobilisée. La victime d’un génocide est la « victime absolue » : toute interrogation autre que celle portant sur les moyens d’un sauvetage immédiat est disqualifiée d’avance. Tout effort de compréhension politique de la situation est stigmatisé comme coupable complaisance envers le mal absolu.

Cette scène inaugurale n’a cessé de se répéter et les responsables de l’Arche de Zoé sont les héritiers maladroits et zélés de Kouchner. En ce sens, ils font partie de la famille humanitaire. Je ne suis pas d’accord avec cette branche-là, mais je ne leur conteste pas leur appartenance. Je sais bien qu’il n’est pas facile d’accepter que l’humanitaire soit divisé par des conceptions différentes, alors même qu’il est censé être le terrain par excellence du consensus : quelqu’un se noie, on plonge pour le sortir de l’eau, et baste ! tout est dit, il n’y a pas matière à discuter. Eh bien si, justement, il y a amplement matière, comme vient le rappeler une fois de plus cette affaire.

Sans doute faudrait-il aussi évoquer le rôle des médias, en particulier dans le grotesque déploiement orchestré après le tsunami. Passons. L’équipée de l’Arche de Zoé s’inscrit dans un contexte idéologique dont vous avez analysé l’origine. Mais il n’est pas impossible que l’association ait bénéficié d’un soutien plus direct du ministre des Affaires étrangères.

On n’a aucune certitude. Il est possible que les cabinets de Kouchner et de Rama Yade aient, il y a plusieurs mois de cela, apporté leur soutien à l’opération avant de comprendre qu’il y avait péril en la demeure. Kouchner s’est activement associé à la campagne de dénonciation du génocide du Darfour et des « tergiversations diplomatiques » qui rendaient pensable et nécessaire une opération coup de poing. La logique de cette position impliquait d’aider les gens qui agissaient concrètement pour arracher des enfants à la mort et réveiller le monde. Il faut revenir un instant sur la représentation dominante du Darfour depuis quelques années, en particulier pendant la campagne électorale, avec ce meeting à la Mutualité où pratiquement tous les candidats ou leurs représentants les plus proches ont défilé pour dénoncer le génocide, l’inaction des grandes puissances, et appeler à une réaction internationale, à une intervention… Eric Breteau les a pris au mot.

C’était un « remake » de la Bosnie…

La même pièce, jouée, à peu de choses près, par les mêmes acteurs…

Certaines crises sont érigées en symbole – avec, en général, convocation d’Auschwitz et proclamations pieuses que « plus jamais ça ». Aujourd’hui, c’est le Darfour. C’est pour sauver des enfants du Darfour que nos Pieds Nickelés se sont retrouvés dans des prisons tchadiennes. C’est le Darfour que le Pape Benoît XVI a mentionné dans son message urbi et orbi. Et on a assisté à une intense activité médiatico-humanitaire avec Urgence Darfour, BHL, Kouchner et un grand nombre d’intellos et de politiques. Peut-être qu’il y a de la mise en scène mais la tragédie, elle, n’est pas mise en scène.

Le Darfour est l’une des crises les plus graves qui sévissent aujourd’hui, mais il y en a d’autres. Au Congo, pays limitrophe, la mortalité est dix fois supérieure. On parle de 3 millions à 3,5 millions de morts.

Ca me parait vraiment beaucoup, non ???

A moi aussi, mais ce sont les chiffres que tout le monde accepte. Même s’ils sont surévalués, il est certain que la mortalité en RDC a été beaucoup plus grande qu’au Darfour) entre 1997 et 2002. L’implication de la communauté internationale y est d’ailleurs très importante même si elle n’est ni médiatique ni intellectuelle. Mais revenons au Darfour et au discours dominant à ce sujet. BHL, Kouchner, Urgence Darfour parlaient de l’extermination des « noirs » du Darfour par l’armée soudanaise et les milices « arabes », plus de 400.000 morts depuis quatre ans, à coup de massacres systématiques de civils. Arabes islamofascistes contre noirs laïcs, esprit munichois devant le premier génocide du XXIème siècle, voilà ce qui était dénoncé par les gens que vous citez. Ces représentations mensongères de la situation ont eu pour conséquence des décisions et des actions totalement inadaptées.

Il est vrai qu’un guerre dévastatrice, dont le sommet de violence a été atteint au cours des 18 premiers mois, en 2003-2004, a lieu au Darfour, faisant près de 200.000 morts (un tiers par violence directe, et la majorité par les conséquences indirectes : maladies, épuisement, dénutrition), et 2,5 millions de personnes déplacées et réfugiées. Le régime militaro-affairiste de Khartoum en porte l’entière responsabilité. L’opposition darfourienne à ce gouvernement avait d’excellentes raisons de prendre les armes et la répression de l’insurrection de février 2003, à l’origine de cette guerre, a été extrêmement violente, disproportionnée. Je signale au passage qu’elle emprunte largement, sur le plan opérationnel, aux techniques de contre-insurrection impériales employés à Madagascar, en Algérie ou au Vietnam. Quoiqu’il en soit, depuis près de trois ans, l’intensité de la guerre a considérablement baissé, se réduisant à des attaques ponctuelles, parfois meurtrières mais espacées et à des escarmouches mettant aux prises des groupes souvent difficiles à identifier. Sans doute l’objectif de vider de vastes espaces pour y installer des populations supposées plus dociles a-t-il été partiellement atteint. Toujours est-il que le régime de violence est profondément différent de ce qu’il était en 2004. En baissant d’intensité, la violence s’est disséminée, les groupes armés se sont fragmentés. Des milices villageoises se sont constituées, les différends autrefois réglés par la négociation sont aujourd’hui tranchés à coups de Kalachnikoff. Les groupes rebelles, soutenus par le Tchad, sont très divisés mais actifs. On y trouve aussi des milices arabes et des combattants islamistes (le JEM de Hassan el Tourabi) aux côtés de mouvements darfouriens plutôt laïcs. Les camps de personnes déplacées sont des lieux d’intense activité politique, et pas seulement des regroupements de victimes subissant passivement les assauts de hordes fanatisées. Ces oppositions simplistes infra-politiques – arabes/noirs, islamofascistes/musulmans modérés, bourreaux/victimes – ne résistent pas à l’examen. Pas plus que le tableau de violences apocalyptiques qui lui sert de toile de fond.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’on ne peut pas ne rien faire et se croiser les bras ? Après tout, cela fait sens, non ?

Votre question soulève un point capital. Car la représentation de la réponse à la crise est tout aussi fallacieuse que la représentation de la crise elle-même. Vous-même avez le sentiment qu’on ne fait rien. C’est faux. Le conflit du Darfour est l’objet d’un grand investissement diplomatique, gouvernemental, inter-gouvernemental et onusien. Résolutions de l’ONU, décision d’envoyer des casques bleus, voyages de diplomates, pressions sur Khartoum, menaces de sanctions financières, le tout assorti d’un déploiement humanitaire d’une ampleur et d’une efficacité inédites : la mobilisation internationale dans ce domaine est sans précédent dans l’histoire et a permis de sauver des dizaines de milliers de vies. Ce n’est tout de même pas rien ! Or, tout cela est présenté comme une agitation stérile destinée à servir d’alibi et à laisser de côté les véritables enjeux. En d’autres termes, on transforme un problème en scandale. On explique que cette crise pourrait être réglée par une intervention armée d’interposition, qu’il existe donc une solution immédiate pour mettre un terme à l’horreur mais qu’on refuse de la mettre en œuvre.

On ne sait pas très bien qui est ce « on », le pouvoir en général sans doute. Mais en tout cas, ce « on » nous refait le coup de Munich.

Exactement. Tout cela ne serait qu’une question de courage politique. Il y avait une solution à l’époque, il y avait une solution au Kosovo, il y avait une solution pour l’Irak, il y a une solution au Darfour : il suffisait, et il suffit toujours d’envoyer la troupe. L’expérience abondante des interventions armées diverses de ces 17 dernières années, depuis la première guerre du Golfe, permet de mieux comprendre les conditions et les limites des succès dans ce domaine. Sans entrer dans le détail, je crois pouvoir dire que toutes les conditions de l’échec d’une force d’imposition de la paix (de type Restore Hope en Somalie en 1992-94) sont réunies au Darfour. Une telle intervention n’est plus à l’ordre du jour, je le précise. Mais les membres de l’Arche de Zoé qui sont aujourd’hui en prison pour plusieurs années sont les victimes collatérales de nos mobilisateurs d’opinion.

Vous avez un jour traité BHL de « néo tiers-mondiste ». Est-ce sous ce signe que vous placez l’ingérence humanitaire ?

J’entends par tiers-mondiste les discours qui conjuguent idéologie victimaire et rhétorique accusatoire. Je suis frappé de constater qu’un certain discours néo-conservateur, celui de la revue Le Meilleur des Mondes notamment, s’est approprié la forme argumentaire tiers-mondiste des années 80. L’ « islamofascisme » y tient la place du capitalisme mais j’y retrouve le même dolorisme et la même conviction occidentalo-centrée que la solution du problème est entre nos mains.

Selon les tenants de l’ingérence humanitaire, dont BHL se décrit maintenant comme le théoricien, il revient en somme à une avant-garde éclairée de faire advenir un ordre juste par la violence (tous ces intellectuels ont gardé une fibre léniniste). Dans certaines conditions seulement, certes, mais on discerne mal les critères de choix. Toujours est-il que c’est bien de cela qu’il s’agissait pour le Darfour, et que cela, c’est une recette pour le chaos.

Quelle conclusion tirez-vous de l’affaire de l’Arche de Zoé ?

Il est urgent d’en finir avec la conception d’un humanitaire de coups et de symboles. L’action humanitaire mérite mieux que cette morale jetable et les effets de manche qui l’accompagnent.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Arche de Zoé, l’humanitaire spectacle, 14 janvier 2008, URL : https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/arche-de-zoe-lhumanitaire-spectacle

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