Nouvel ordre économique international https://msf-crash.org/fr fr Les nouveaux Tartuffe https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/les-nouveaux-tartuffe <div class="field field--name-field-publish-date field--type-datetime field--label-inline clearfix"> <div class="field__label">Date de publication</div> <div class="field__item"><time datetime="1997-07-01T12:00:00Z" class="datetime">01/07/1997</time> </div> </div> <span rel="schema:author" class="field field--name-uid field--type-entity-reference field--label-hidden"><span lang="" about="/fr/user/62" typeof="schema:Person" property="schema:name" datatype="">Charlene-01</span></span> <span property="schema:dateCreated" content="1997-07-01T00:00:00+00:00" class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">mar, 07/01/1997 - 02:00</span> <div class="field field--name-field-tags field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/nouvel-ordre-economique-international" property="schema:about" hreflang="fr">Nouvel ordre économique international</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/effets-pervers-et-limites-de-laide" property="schema:about" hreflang="fr">effets pervers et limites de l&#039;aide</a></div> </div> <details class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper"> <summary role="button" aria-expanded="false" aria-pressed="false">Rony Brauman</summary><div class="details-wrapper"> <div class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper field field--name-field-authors field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"> <article data-history-node-id="3221" role="article" about="/index.php/fr/rony-brauman" class="node node--type-person node--view-mode-embed"> <div class="node__content"> <div class="group-person-profil"> <div class="group-person-image-profil"> <div class="field field--name-field-image field--type-image field--label-hidden field__item"> <img src="/sites/default/files/styles/profile_image/public/2017-04/DSCF4256.jpg?itok=nCrBsaSM" width="180" height="230" alt="Rony Brauman" typeof="foaf:Image" class="image-style-profile-image" /> </div> </div> <div class="group-person-content"> <div class="group-person-firstname-lastname"> <div class="field field--name-field-firstname field--type-string field--label-hidden field__item">Rony</div> <div class="field field--name-field-lastname field--type-string field--label-hidden field__item">Brauman</div> </div> <div class="clearfix text-formatted field field--name-body field--type-text-with-summary field--label-hidden field__item"><p>Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).</p> </div> <div class="same-author-link"><a href="/index.php/fr/rony-brauman" class="button">Du même auteur</a> </div> </div> </div> </article> </div> </div> </div> </details> <div class="clearfix text-formatted field field--name-field-body field--type-text-long field--label-hidden field__item"><p>L’aide au développement avait connu sa période de gloire dans les années 70, avant de devenir l’objet d’attaques de fond au cours des années 80. L’échec des politiques publiques de coopération, plus de vingt ans après les indépendances, la crise de la dette, les formidables gaspillages que chacun connaissait, avaient tué l’espoir d’un Nouvel Ordre Économique International. Dans ce paysage de ruines, l’aide humanitaire prenait son essor : plus visible, apparemment plus proche des réalités, elles semblait échapper aux critiques adressée à l’aide au développement. Son triomphe fut officialisé lorsque le Président Bush proclama l’avènement du “ Nouvel Ordre Humanitaire International, ” au lendemain de la guerre du Golfe et de la grande intervention militaro-humanitaire déployée à la frontière turco-irakienne en faveur des réfugiés kurdes. Après un nombre déjà conséquent de publications mettant en doute l’avènement de ce nouvel âge d’or, voici un ouvrage<span class="annotation"><span>The road to hell, the ravaging effects of foreign aid and international charity, Michael Maren, The Free Press, New York, 1997.</span></span><span>&nbsp;</span>- un pamphlet ? - qui met en pièces la notion même d’aide internationale, qu’elle soit à but humanitaire, ou consacrée au développement. L’auteur de “ The Road To Hell ” est lui même un vieux routier du <em>Charity Business</em>, qu’il a pratiqué pendant plus de quinze ans, essentiellement au Kenya et en Somalie, avant de devenir journaliste.</p> <p>Dès sa première expérience de volontaire du <em>Peace Corps </em>comme enseignant dans un village reculé du Kenya, l’auteur voit ses illusions d’idéaliste s’évaporer peu à peu. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour s’apercevoir que la présence d’un professeur blanc avait été l’objet d’une lutte avec un autre village, non pas dans le but d’assurer une meilleure éducation, explique-t-il, mais pour créer un effet d’aspiration de donations à l’école concernée. Dès son arrivée, de l’argent fut collecté auprès du gouvernement et des bailleurs de fonds dans le but affiché d’agrandir l’école et de la moderniser. Mais le ciment et les matériaux de construction finirent dans les maisons et les boutiques de la poignée de notables qui avaient arrangé sa venue en l’” achetant ” au Ministre de l’Éducation.</p> <p>Michael Maren, qui abandonne vite l’ambition d’aider pour commencer à observer, ne tarde pas à relier entre elles l’aspiration à civiliser et la volonté de dominer. Le ton du livre est donné dès le premier chapitre : l’aide est un <em>business </em>dont les profits vont à tous ceux qui n’en ont guère besoin - ONG, notables locaux, fonctionnaires internationaux - et dont les ambitions sont rien moins qu’ambiguës. Aider pour dominer, dominer pour aider…Mais le constat et l’analyse vont plus, et même très loin. D’une plume alerte trempée dans le vitriol, l’auteur accumule sous nos yeux grandes histoires et petites anecdotes destinées à démontrer que le but essentiel de l’aide est l’entretien des grandes machineries que sont les organismes privés et publics de coopération administrés par des bureaucrates incompétents. Quant aux résultats, à l’exception de rares sauvetages vitaux, il se présentent sous la forme de ruine des marchés locaux et d’installation d’une dépendance croissante. L’aide appelle l’aide, et entraîne la dépression. Devant elle, l’horizon radieux de la solidarité et du développement, derrière elle, les décombres d’économies dévastées. Le thème de fond n’est rien d’autre, on le voit, qu’une reprise des grands classiques des contempteurs de la philanthropie tentaculaire. De Peter Bauer à Octavio Paz en passant, dans un registre plus contestataire, par Serge Latouche et Gilbert Rist <span class="annotation">Entre autres, parmi les innombrables publications sur la question :&nbsp;L’Occident et le tiers monde, Carlos Rangel, Robert Laffont, Coll. Libertés 2000, Paris, 1982 ; Mirage égalitaire et tiers monde, Peter Bauer, PUF, Coll. libre échange, Paris, 1984 ; Le tiers mondisme en question, Rony Brauman ( dir. ), Éd. O. Orban, Paris, 1986 ; Faut-il refuser le développement ?, Serge Latouche, La Découverte, Paris, 1986 ; Les apprentis sorciers du développement, Serge Michaïlof, Economica, Paris, 1988 ; Le développement, histoire d’une croyance occidentale, Gilbert Rist, Presses de Sciences Po, Paris, 1997.</span><span>&nbsp;</span>, le terrain a déjà été&nbsp;largement labouré. Mais dans un contexte où le discours humanitaire tient une telle place, où il est accommodé à de telles tambouilles diplomatique et atteint parfois des formes si caricaturales, la rage de cette attaque tous azimuts est compréhensible, même si elle est outrancière.</p> <h3><br /> L’aide entre arrogance et cynisme</h3> <p>Car Michael Maren ne manque pas de matière pour construire sa thèse. Sa longue expérience de terrain au sein de diverses institutions privées ou parapubliques lui permet de livrer des charges au canon et de frapper souvent juste. La publicité et la communication des organismes humanitaires est si fréquemment primaire et démagogique que l’on a du mal à ne pas ricaner avec lui devant tant de bonne conscience satisfaite et arrogante. On se souvient peut-être de cette campagne d’affiches apposées dans le métro par une organisation française agissant en ex- Yougoslavie. On pouvait y voir son propre reflet dans la partie miroir, et lire au bas de ce carré réfléchissant : “ Qu’a fait cette personne pour la Bosnie ? Rien. ” La personne en question, qui voyait son image lui revenir comme une injonction culpabilisante, pouvait se demander à son tour ce que le signataire de l’affiche avait fait pour la Bosnie. Contrairement à ce que suggère fortement ce message publicitaire, la réponse est : rien. Dans le meilleur des cas, l’ONG a aidé des Bosniaques en participant à la grande parodie humanitaire que la France organisait en ex- Yougoslavie. Mais le dépeçage de la Bosnie, avec les conséquences humaines que l’on sait, n’était en rien entravé par l’aide humanitaire. On peut parfaitement soutenir, au contraire, que celle-ci poursuivait, sous une forme “ light ”, le processus de purification ethnique.</p> <p>Cette forme publicitaire de l’arrogance humanitaire n’est qu’un aspect visible dans nos rues, du sentiment de toute-puissance que donne la conviction d’œuvrer pour le bien. Michael Maren nous conte comment lui, le professeur d’anglais, fut intronisé maître d’œuvre d’un ambitieux programme de développement financé par le gouvernement des États-Unis avec les surplus agricoles américains. Totalement ignorant de la chose agricole mais désireux par dessus tout de passer quelque temps dans ce magnifique pays qu’est le Kenya, il s’est fait embaucher par une organisation américaine œuvrant pour le développement de l’Afrique. Son rôle consiste à parcourir le pays pour visiter les différents villages où l’organisation apporte de la nourriture en guise de financement d’infrastructures agricoles : en échange de sacs de grain, la “ communauté villageoise ” s’attaque au creusement de puits et de canaux, entretient les chemins et les pistes. Les vivres en question proviennent des excédents agricoles américains, opportunément recyclés pour le bien-être conjoint des agriculteurs américains et des paysans kenyans. Si les intérêts des producteurs du Middle West sont effectivement bien défendus, Maren montre comment ceux des villageois africains destinataires de la “ générosité ” américaine sont méthodiquement ignorés. Les effets économiques n’ont rien à voir avec les prévisions du projet, mais il suffit de postuler ces bienfaits pour qu’ils existent sur le papier, apportant une justification humanitaire providentielle à une politique de subvention et d’écoulement de stocks qui ne veut pas dire son nom.</p> <p>Maren omet pourtant de signaler que nombre d’associations d’entraide critiquent depuis plus de vingt ans ce genre de pratique, pour avoir observé sur le terrain la même chose que lui : effondrement des cours, installation d’une économie de prédation et d’assistance, abandon des stocks de sécurité. Le propos n’aurait rien perdu de sa vigueur, mais sans doute un peu de son parfum de scandale, s’il avait mentionné l’action déterminée et tenace de ces groupes qui ne&nbsp;renoncent pas à la solidarité, tout en cherchant à en prévenir les effets pervers. Néanmoins, ce que l’auteur met en évidence avec un réel à-propos, c’est l’opportunisme des organismes qui, tout en connaissant les dommages causés aux économies locales par de telles politiques d’assistance, acceptent d’en être les agents exécutifs. Il décrit avec justesse le fonctionnement bureaucratique d’institutions qui n’ont de privé que le nom, et de désintéressement que le propos général. Combien d’entre eux, en effet, s’effondreraient sur le champ sans les subsides de leurs gouvernements dont ils se font les sous-traitants à bas prix ? Combien d’entre eux seraient prêts à renoncer à cette rente qui leur assure à la fois une façade de vertu et des caisses bien remplies ?</p> <h3><br /> Affreux, sales et méchants</h3> <p>Mais les institutions, ce sont d’abord des hommes, dont l’auteur ne se prive pas de railler la naïveté - voire l’esprit borné - et l’incompétence. La sienne propre, d’abord, à titre d’exemple particulièrement bien senti, comme celle de ses divers collègues, qui oscillent entre l’angélisme stupide, le désenchantement cynique et la routine administrative. Le portait-robot de nos missionnaires des temps modernes, dessiné par Maren, rompt avec l’imagerie pieuse du bénévole enthousiaste et pragmatique se dévouant au ras des souffrances humaines et des terribles réalités sociales. On ne se plaindra pas qu’un coup de patte écorne cette icône, la sainteté étant un programme trop lourd pour le commun des mortels. Reste que, dans son ardeur polémique, l’auteur passe à côté d’une réalité humaine tout aussi tangible, pourtant, que celle qu’il décrit avec un talent corrosif. Il s’agit, à l’inverse, du capital d’intelligence, et de chaleur, de sincérité et de doute constructif, que recèlent les organisations humanitaires. J’ai trop de ces visages en tête pour ne pas me braquer devant un tel tableau, où on ne les voit passer que comme des ombres, silhouettes fugitives dans un décor de décombres.</p> <p>Il est vrai que la Somalie, où Michael Maren a longtemps séjourné et “ travaillé ” - on hésité à utiliser ce mot en le lisant - est un terrain particulièrement approprié pour qui veut s’en prendre au business et à l’hypocrisie de l’aide. Rappelons-nous qu’en 1977, alors que le pouvoir vacillait à Addis Abeba sous les coups des mouvements de guérilla, la Somalie attaquait l’Éthiopie pour annexer la province de l’Ogaden, son Alsace-Lorraine. Devant le refus du Président Carter de lui fournir des armes, le gouvernement éthiopien se tournait vers Moscou, qui répondit sans hésiter. En 24 heures, l’Éthiopie basculait dans le camp communiste tandis que la Somalie, alliée de l’URSS, se retrouvait dans le giron US, sans rien modifier, d’ailleurs à ses méthodes de gouvernement. C’est le moment où la Somalie entre dans l’économie de l’aide. Les quelques 300.000 réfugiés de l’Ogaden abrités sur le côté somalien de la frontière sont rassemblés dans des camps de fortune où les organisations humanitaires les rejoignent rapidement, sous l’égide du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés ( le H.C.R. ) et de la Commission nationale des réfugiés. Dès le début des années 80, en l’absence de tout recensement digne de ce nom, la Somalie annonce la présence de 1,2 million de réfugiés. Ce chiffre restera pendant dix ans la référence pour le calcul du volume de l’aide : vivres, tentes, médicaments, budget de fonctionnement etc. Outre le recrutement de “ volontaires ” pour la “ libération de la Somalie occidentale ”, autrement dit l’Ogaden, les camps deviennent une source de rentrées financières tout à fait confortables. La nourriture est massivement détournée par ceux-là mêmes qui sont chargés de sa protection et de son convoyage, tandis que les commerçants bien en cour font fortune et que se crée, du fait de la présence d’équipes expatriées en nombre et d’une main d’œuvre corvéable à merci, un secteur économique entièrement artificiel.</p> <h3><br /> Tous pourris ?</h3> <p>Ce racket aux réfugiés n’est pourtant qu’un aspect du tableau, car c’est en réalité l’ensemble de l’économie somalienne qui se structure autour de la rente internationale. Les “ projets de développement ” de toutes sortes se multiplient : périmètres irrigués, soins de santé primaire, programme d’autosuffisance alimentaire pour les réfugiés, projets de développement hôtelier pour le tourisme, de formation professionnelle pour les jeunes… Les deux tiers du PIB somalien sont assurés par l’aide au cours de ces années. Michael Maren y décrit les “ Villages Potemkine ” qu’il y a découverts, comme ce projet d’irrigation pour la réinstallation de réfugiés : sur les photos qu’il avait vues dans le dossier, les canaux étaient creusés, les pompes installées et l’eau coulait en abondance. Le désert allait fleurir et devenir un site accueillant pour 2500 familles réfugiées. Mais rien de tout cela n’existait lorsqu’il s’est rendu sur place. Les centaines de milliers de dollars sortis des caisses des Nations unies et de l’USAID ( agence américaine pour le développement international ) avaient disparu entre les mains des différents intermédiaires sans que personne jugeât utile de tirer la sonnette d’alarme. Car tous avaient intérêt à faire comme si le calendrier du programme, avec ses différentes phases de creusement, de mise en eau, de semis, était le programme lui-même.</p> <p>Le mensonge organisé, relayé par tous les acteurs, ne reflète assurément pas la réalité de l’ensemble de l’aide en Somalie. Il en est pourtant suffisamment proche pour fournir une explication de fond aux réactions des Somaliens face à l’arrivée massive de l’aide d’urgence au décours de la famine de 1992-93. L’aide, qu’elle réponde à l’urgence ou qu’elle soit consacrée au développement, est avant tout un gâteau à partager ou, si l’on préfère, une ressource naturelle offerte aux mieux placés. Pour les Somaliens, il ne s’agit pas là d’une analyse socio-économique, mais d’une observation d’expérience. Ils savent, pour l’avoir vécu, que les programmes d’assistance sont des fontaines auxquelles s’abreuvent les différents acteurs de l’aide et d’abord eux, si ce n’est aux seuls. L’aide signifie voyages, hôtels, symposiums, véhicules climatisés, devises fortes, le tout enveloppé dans un discours sur la solidarité, l’interdépendance, les besoins essentiels et toutes sortes de vertueuses considérations. L’engrenage infernal de la croissance bureaucratique des institutions débouche sur l’obsession à peine voilée de “ faire du chiffre ”, le comportement économique d’acteurs rationnels en quête de ressources fait le reste. Le vice n’étant jamais aussi exaspérant que lorsqu’il se drape dans la vertu, la rage de l’auteur devant ces tartufferies est bien compréhensible.</p> <p>Reste que l’outrance dans la caricature ne sert pas le propos, s’il est de faire réfléchir. N’y aurait-il “ que ” ces cent mille Somaliens sauvés de la mort par l’aide humanitaire, comme l’admet Maren, on conviendra que le jeu en vaudrait largement la chandelle. Sinon, si tant de vies peuvent être quasiment passées par profits et pertes de l’argumentation, c’est que rien ne vaut rien, et que tout se vaut. Alors, au nom de quoi instruire un procès contre les nouveaux Tartuffe ?</p> <p>Les chemins de l’enfer sont assurément pavés de bonnes intentions. Mais le titre du livre est timide, bien en retrait du contenu, puisqu’à sa lecture on se persuaderait que les bonnes intentions mènent nécessairement à l’enfer. Si le propos a plus de vigueur, parce qu’il va à contre-courant, il n’en finit pas moins par être aussi inconsistant que celui des apôtres du tout-humanitaire.</p> <p>&nbsp;</p> </div> <div class="citation-container"> <div class="field--name-field-citation"> <p> <span>Pour citer ce contenu :</span> <br> Rony Brauman, Les nouveaux Tartuffe, 1 juillet 1997, URL : <a href="https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/les-nouveaux-tartuffe">https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/les-nouveaux-tartuffe</a> </p> </div> </div> <div class="contribution-container"> <div class="field--name-field-contribution"> <p> <span>Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article,</span> vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site. </p> <a href="/fr/contribuer?to=3909" class="button">Contribuer</a> </div> </div> <drupal-render-placeholder callback="flag.link_builder:build" arguments="0=node&amp;1=3909&amp;2=reading_list" token="dMlENnELM64acvYUyc_dDtULRN-ax2GA0WDd1_hyEmY"></drupal-render-placeholder><span class="field field--name-title field--type-string field--label-above">Les nouveaux Tartuffe</span> Tue, 01 Jul 1997 00:00:00 +0000 Charlene-01 3909 at https://msf-crash.org Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/ni-tiers-mondisme-ni-cartierisme <div class="field field--name-field-publish-date field--type-datetime field--label-inline clearfix"> <div class="field__label">Date de publication</div> <div class="field__item"><time datetime="1986-03-01T12:00:00Z" class="datetime">01/03/1986</time> </div> </div> <span rel="schema:author" class="field field--name-uid field--type-entity-reference field--label-hidden"><span lang="" about="/fr/user/62" typeof="schema:Person" property="schema:name" datatype="">Charlene-01</span></span> <span property="schema:dateCreated" content="1986-03-01T01:00:00+00:00" class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">sam, 03/01/1986 - 02:00</span> <div class="field field--name-field-tags field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/tiers-mondisme" property="schema:about" hreflang="fr">tiers-mondisme</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/developpement" property="schema:about" hreflang="fr">développement</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/famine" property="schema:about" hreflang="fr">famine</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/droits-humains" property="schema:about" hreflang="fr">droits humains</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/nouvel-ordre-economique-international" property="schema:about" hreflang="fr">Nouvel ordre économique international</a></div> </div> <details class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper"> <summary role="button" aria-expanded="false" aria-pressed="false">Rony Brauman</summary><div class="details-wrapper"> <div class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper field field--name-field-authors field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"> <article data-history-node-id="3221" role="article" about="/index.php/fr/rony-brauman" class="node node--type-person node--view-mode-embed"> <div class="node__content"> <div class="group-person-profil"> <div class="group-person-image-profil"> <div class="field field--name-field-image field--type-image field--label-hidden field__item"> <img src="/sites/default/files/styles/profile_image/public/2017-04/DSCF4256.jpg?itok=nCrBsaSM" width="180" height="230" alt="Rony Brauman" typeof="foaf:Image" class="image-style-profile-image" /> </div> </div> <div class="group-person-content"> <div class="group-person-firstname-lastname"> <div class="field field--name-field-firstname field--type-string field--label-hidden field__item">Rony</div> <div class="field field--name-field-lastname field--type-string field--label-hidden field__item">Brauman</div> </div> <div class="clearfix text-formatted field field--name-body field--type-text-with-summary field--label-hidden field__item"><p>Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).</p> </div> <div class="same-author-link"><a href="/index.php/fr/rony-brauman" class="button">Du même auteur</a> </div> </div> </div> </article> </div> </div> </div> </details> <div class="clearfix text-formatted field field--name-field-body field--type-text-long field--label-hidden field__item"><p><strong>Préface de l’ouvrage <em>Le tiers-mondisme en question</em></strong></p> <blockquote> <p><em>Une idée simple mais fausse aura toujours plus de poids dans le monde qu'une idée vraie mais complexe"</em><strong> Alexis de Tocqueville</strong></p> </blockquote> <p><strong><em>"Faut-il déraisonner pour être généreux" </em></strong><em><strong>Raymond Aron</strong></em></p> <p>En janvier 1985 se tenait au Sénat, à Paris, le colloque "Le Tiers-Mondisme en question". L'objectif de cette rencontre était de réfuter le prêt-à-penser idéologique qui sert habituellement d'analyse des problèmes de développement.</p> <p>Au plus fort de la campagne de solidarité avec les pays africains victimes de la famine, au milieu de ces images toujours insupportables, en dépit ou à cause même de leur répétition, cette réunion provoquait de très nombreuses réactions.</p> <p>Le débat qui a suivi fut souvent très riche, mais a parfois atteint une violence qui laisse perplexe sur les intentions de certains critiques. La poursuite, sur le fond, de ce débat pendant près d'une année après la tenue du colloque -les échos en sont encore perceptibles- montre la pertinence des questions posées, et l'intérêt de donner à cette remise en cause un écho aussi large que possible. Car il devient impossible d'escamoter des problèmes lorsque leur importance se trouve en quelque sorte consacrée par l'opinion publique.</p> <p>Trois raisons expliquent le retentissement exceptionnel de cette critique. La première vient du fait qu'elle est issue de l'intérieur même du mouvement tiers-mondiste, lui donnant la force déstabilisatrice d'une hérésie. C'est à partir des valeurs fondamentales du Tiers-Mondisme, la solidarité, la fraternité, que nous lançons cet appel à l'abandon des mythes, à la révision du dogme. La seconde: cette remise en cause vient interrompre une somnolence que peu avaient réussi à troubler. Dans des domaines divers, et en procédant de façon très différente, Gérard Chaliand, Pascal Bruckner et Carlos Rangel parmi d'autres ont commencé ce travail de déverrouillage des esprits. . La troisième enfin: nous mettons à jour un malaise ressenti par tous: le roi est nu, on le sait, on commence même à le chuchoter. Mais lorsque la rumeur s'étend, les réactions se partagent. Beaucoup sont satisfaits, sachant que la morale ne peut se substituer à la compréhension historique, sous peine de se voir réduite à un conformisme stérile. D'autres pourtant vont expliquant que ça n'était pas à nous de faire cela, ou pas de cette façon-là, ou pas maintenant, ou en tout cas pas avec ces gens-là.</p> <p>Que Médecins Sans Frontières fasse irruption dans ce débat est légitime. Quinze ans d'activités dans la plupart des pays du Tiers-Monde ayant traversé une crise grave, une expérience peu commune des échecs du développement, ne fournissent certes pas les clés du problème, mais donnent quelque poids à cette critique des idées reçues, quelque valeur à la distance que nous prenons pour tenter de mieux comprendre. Certains pourtant ont été surpris et l'ont fait largement savoir, tant il est vrai que l'on crie généralement beaucoup plus fort son désaccord que son approbation.</p> <p>Le succès de Médecins Sans Frontières est contemporain, et ce n'est pas une coïncidence, du déclin des idéologies, de l' abandon des messianismes rédempteurs. La liaison étroite entre ces phénomènes n'est autre que la volonté de retrouver les réalités humaines, et d'agir sur elles, en ôtant ces lunettes idéologiques qui loin de préciser les contours du réel, ne faisaient qu'obscurcir la vision. Ces "années orphelines" ont vu l'essor de l'idéologie des droits de l'homme, vision du monde dans laquelle l'homme redevient la finalité de toute entreprise. La "morale de l'extrême urgence" qui en est issue n'a rien perdu de sa force. Au rang des questions que ce mouvement d'idées a contribué à ramener sur la place publique figure une interrogation centrale: au-delà de l'invocation rituelle, devenue quasiment obligatoire dans toutes les tribunes politiques, où les droits de l'homme ont-ils trouvé leur véritable expression, sinon dans un état de droit? La réponse unanimement apportée à cette question a resitué le combat pour les droits de l'homme dans son environnement naturel, la lutte pour la démocratie. Non pas dans une conception maximaliste, héritée de Rousseau, où "la démocratie ne vaut que si elle mène la société vers un Bien commun unique et obligatoire", où l'Etat est dépositaire de la morale, chargé d'accomplir le bien-être collectif. Mais dans une démarche proche du "type idéal" de Weber, un équilibre instable entre la société et sa représentation. Un état de la société caractérisé, comme le décrivait Tocqueville, par l'effacement des distinctions d'état.</p> <p>Peu de gens contestent actuellement la valeur des systèmes démocratiques en eux-mêmes. Et les habitants des pays pauvres moins que tout autre, qui mettent la revendication démocratique au premier rang de leurs préoccupations.</p> <p>"Qu'attendons-nous aujourd'hui de l'Europe? Qu'elle partage avec le Tiers-Monde, qu'elle a longtemps dominé, le Savoir. Qu'elle partage d'une manière courageuse, la Démocratie et la Liberté", nous dit Jean-Dick Lobe dans "la lettre du Forum pour l'Indépendance et la Paix".</p> <p>La critique des démocraties -mise à part celle issue du fondamentalisme islamique- ne vient donc pas des pays pauvres. Elle est en revanche explicite dans le Tiers-Mondisme occidental, celui d'hier comme celui d'aujourd'hui.</p> <p>Les questions que pose ce courant de pensée sont désormais bien connues: Que vaut un système qui se serait institué en piétinant ses propres valeurs? Le pillage colonial, la formation sanglante de l'Europe, sources de notre opulence, ne viennent-ils pas démentir ces pieuses considérations sur les vertus de la démocratie. Le "totalitarisme des multinationales", les "goulags de la faim" ne sont-ils pas l'envers de ce décor que nous avons nous-mêmes dressé, la face cachée de cette inégalité fondamentale qui plonge les trois quarts de l'humanité dans la détresse et la pénurie?</p> <p>La démocratie, luxe de nantis, ne suppose-t-elle pas la richesse, elle-même amassée par le pillage? Les pays développés dans cette perspective ne seraient que des féodalités maintenant leurs privilèges exorbitants par un système qui reproduit, voire aggrave le sous-développement. Dans cette perspective, l'ordre colonial, ébranlé par la montée puis la victoire des mouvements d'indépendance, n'a pas disparu, mais s'est simplement paré de nouveaux atours. Le système économique mondial qui s'est substitué à lui est un ordre néo-colonial et ses effets sont les mêmes: enrichir les riches et appauvrir les pauvres.</p> <p>Le tiers-mondisme "politique", celui des mouvements anti-impérialistes et anti-colonialistes, a vécu. L'utopie ne fait plus recette, et l'on ne rencontre plus de ces cortèges graves ou fleuris, qui se voulaient l'écho de l'assaut final que les masses opprimées lançaient contre les citadelles de l'impérialisme.</p> <p>Pourtant l'héritage intellectuel est encore très présent. L'objet "Tiers-Monde" reste à "refroidir", comme aurait pu dire Lévi-Strauss, et demeure aujourd'hui surinvesti, au point que toute distance prise par rapport à lui devient immédiatement suspecte d'hostilité.</p> <p>Maltraité par un Occident aveugle et cynique, le Tiers-Monde reste en effet décrit tantôt comme le dépotoir, tantôt comme le grenier du monde, toujours comme l'otage des puissances économiques, donc des pays occidentaux. Nous y déversons nos surplus encombrants, nos médicaments périmés, allons y chercher nos légumes de contre-saison, les aliments de notre bétail et nos matières premières.</p> <p>Non contents d'utiliser ses terres pour nous (sur)alimenter, nous lui vendons toujours plus cher des objets inutiles, et lui payons sans cesse moins cher ses productions.</p> <p>Qui n'a entendu dire que la détérioration des termes de l'échange est l'un des mécanismes fondamentaux de reproduction du sous-développement, que la terre du pauvre nourrit le bétail des riches, que les cultures d'exportation remplacent, pour notre bon plaisir, les cultures vivrières, que la "suralimentation "ici", la sous-alimentation "là-bas" ne sont que l'envers et l'endroit d'un même problème, la "malbouffe"?</p> <p>Il suffit d'écouter les discours dans les forums internationaux, ou de lire l'un des innombrables ouvrages traitant de la question pour apprendre que les efforts du Tiers-Monde pour s'affranchir d'un système qui les étrangle se heurtent à l'indifférence, voire au refus des puissants, dans leur volonté de mettre en place un ordre international plus juste. La simple observation des faits permet, en somme, de s'apercevoir que l'essentiel des problèmes que connaît le tiers-monde trouve sa cause dans les pays développés.</p> <p>Ce jeu de miroirs, où l'on ne recherche que sa propre image indéfiniment répétée, devient un véritable écran où les représentations masquent les réalités, interdisent de voir les données propres du problème.</p> <p>Ce colloque s'est fixé pour objectif de dissiper ce rideau de fumée, sans reculer devant d'éventuelles polémiques, en s'attaquant de front aux mythes poussiéreux, aux conformismes archaïques qui parasitent la compréhension des problèmes fondamentaux du sous- développement.</p> <p>A quelque niveau que l'on se trouve, que l'on soit directement engagé dans l'action, ou que l'on se contente de la soutenir, il est indispensable de disposer d'un diagnostic exact, sous peine de se tromper gravement de traitement. "Il est scientifiquement faux et politiquement dangereux de proclamer, comme le font certains, que la famine ravage tout le Tiers-Monde. Elle sévit surtout dans les pays qui ont, en fait, été les moins transformés par le capitalisme", dit Yves Lacoste, spécialiste de géographie tropicale, qui ajoute "qu'un grand nombre de pays ont réalisé depuis leur indépendance des progrès sensibles, et ce, sans se lancer dans de spectaculaires révolutions culturelles".</p> <p>L'approche tiers-mondiste du sous-développement a longtemps été la nôtre. Non pas nécessairement par penchant idéologique, mais bien plutôt parce qu'elle semblait procéder de l'évidence, constituer le paysage naturel de la réflexion. Les signataires du rapport Brandt, dont beaucoup sont bien peu suspects de complaisance envers toute entreprise de "subversion", sont venus en leur temps apposer le sceau de la respectabilité sur cette analyse. Les termes de l'alternative étaient simples, et donc le choix vite fait: ou bien le cartiérisme, le repli égoïste, l'indifférence. Ou bien le Tiers-Mondisme, analyse lucide et généreuse de la problématique du développement et de ses échecs.</p> <p>Ce n'est pas à partir des faits eux-mêmes que s'opère la remise en cause, mais de leur statut dans l'explication, du rôle qui leur est attribué: il serait absurde de nier la réalité du pillage colonial, de la détérioration des termes de l'échange dans certains cas précis, de l'inégalité des rapports entre nations riches et pauvres. Mais il n'est pas moins absurde de voir là les causes du sous- développement, quand il s'agit pour l'essentiel de ses conséquences. Il est absurde et dangereux de promouvoir, au nom de cette analyse, un Nouvel Ordre Economique International hors duquel il n'existerait point de salut. La générosité affichée de ses objectifs ne peut plus masquer les effets désastreux qu'il entraînerait s'il était appliqué: l'exemple du pétrole montre que le résultat principal du renchérissement des matières premières -objectif prioritaire du Nouvel Ordre- est un transfert de richesses des plus démunis vers les plus favorisés, au niveau des nations comme à celui des individus. L'essentiel des revendications du Nouvel Ordre, autour duquel se retrouve l'ensemble du mouvement tiers-mondiste, présentent cette caractéristique de poursuivre des objectifs parfaitement louables en proposant des moyens qui ne peuvent que les ruiner.</p> <p>Reste donc, à la lumière des échecs et succès relatifs enregistrés dans l'ensemble des pays en développement depuis les indépendances, à procéder à un changement de perspectives, à abandonner les généralités et à revenir aux faits, à reparcourir le terrain pour en repérer les variations et accidents, les continuités et les ruptures. Et d'entrée de jeu, à désigner ce fait massif, la fin du Tiers-Monde, dont l'unité est en effet chaque jour démentie par les affrontements politiques, économiques, militaires qui le traversent, comme par la diversité des situations de départ: la Corée et le Tchad, le Brésil et le Bengladesh ont bien peu de points communs, et d'intérêts solidaires. La curieuse taxinomie qui les place dans la même catégorie générale, postulant ainsi une communauté de problèmes et d'objectifs, n'a en fait aucune autre raison d'être que la commodité de langage. Cette formule, inventée par Alfred Sauvy en 1952, résumait de façon percutante l'émergence d'une réalité spécifique, étrangère aux catégories de la pensée occidentale du moment, et mettait en valeur l'aspiration fondamentale à la dignité et à la justice qui apparaissaient aux marches de l'empire. L'Occident n'était plus la mesure de toute chose. Trente trois ans plus tard, Alfred Sauvy prête son concours à cette remise en question d'une idéologie qui n'a d'ailleurs jamais été la sienne.</p> <p>La révision des valeurs que suppose cette remise en question peut donner lieu à certains malentendus, suggère l'existence de choix idéologiques ou partisans tout à fait étrangers à notre propos. Le tiers-mondisme est en effet majoritairement représenté, dans la vision linéaire classique de la vie politique, à gauche, même s'il a trouvé un réel écho à droite.</p> <p>Il est une sorte d'extension, à l'échelle internationale, d'une morale sociale traditionnellement véhiculée par la gauche française. La droite n'a pu briller, dans ce domaine, que par son absence. Le rôle central de l'Etat dans le processus de développement, la nature et le statut historique des rapports entre riches et pauvres, sont parmi d'autres d'importants points d'ancrage traditionnels de la pensée de gauche. Au moment où la rupture avec ces modèles est en train de se consommer, non pour des causes d'ordre idéologique mais pour des raisons d'efficacité sociale, il importe de ne pas découper l'horizon en tranches. L'efficacité économique, condition du progrès social, ne peut se développer que dans une société disposant d'une certaine autonomie par rapport à l'Etat, et n'est pas nécessairement synonyme d'asservissement des hommes. Ce constat se situe désormais hors du champ idéologique, même s'il a fallu, pour l'accepter, procéder à des révisions douloureuses.</p> <p>Il ne s'agit pas, par goût de l'équilibre, de se livrer au jeu confortable des symétries et du rejet dos à dos, mais d'examiner, de façon pragmatique, sans craindre de bousculer des idées reçues, des situations concrètes et d'en tirer des leçons pour l'action.</p> <p>Pour cela nous avons choisi d'examiner, dans un premier temps, les représentations habituellement données du Tiers-Monde. Il fallait donc:</p> <p>Tirer un bilan dépassionné du phénomène colonial, en mesurer les conséquences réelles pour les sociétés et les économies concernées.</p> <p>Etablir une généalogie du tiers-mondisme, en retrouver les origines intellectuelles dans les grands mouvements de pensée du XXème siècle, et notamment retracer ses rapports avec le léninisme et le christianisme social.</p> <p>Faire justice de la mythologie révolutionnaire, rappeler la confusion, lourde de conséquences humaines, entre les stratégies de prise de pouvoir et les techniques de gouvernement, entre la rhétorique de tribune et les écueils du réel.</p> <p>S'interroger sur la frivolité et la complaisance du mouvement tiers-mondiste, qui l'a conduit à s'enflammer successivement, tel un amoureux toujours enthousiaste et toujours déçu, pour les causes les plus diverses.</p> <p>La deuxième partie de ce colloque, consacrée à des études de cas concrets, illustre le décalage entre la rhétorique et la réalité. Sont passés en revue, dans ce deuxième temps:</p> <p>Les pénuries alimentaires dans les Pays les Moins Avancés. Sont-elles le résultat d'une injustice fondamentale, ou d'une terrible fatalité? Peut-on envisager les moyens d'un redressement?</p> <p>Les moyens d'un développement rural ayant enregistré nombre de résultats encourageants, au travers de l'exemple asiatique.</p> <p>L'histoire d'un décollage. Les succès remportés sur le plan du progrès économique et social dans les nouveaux pays industrialisés d'Asie offrent-ils des "recettes" exportables?</p> <p>Les conséquences de la montée des déséquilibres démographiques, et la nature de la mortalité dans le monde.</p> <p>La troisième et dernière partie est faite de contributions contradictoires sur deux questions à la fois générales et fondamentales:</p> <p>L'aide est-elle un obstacle pour le développement, ou l'une de ses conditions? La démocratie est- elle à la fois possible et souhaitable dans les pays en développement?</p> <p>C'est au contact de ses échecs que nous avons forgé notre conviction en forme de paradoxe: "le tiers-mondisme est un obstacle au développement".</p> <p>Le décalage entre ce discours réducteur et la réalité, dans sa complexité et sa diversité risque d'entraîner une conséquence très grave: décourager tout élan de solidarité et de fraternité, et alimenter les courants cartiéristes, la tentation du repli sur soi.</p> <p>L'exigence de justice dont ces courants se veulent l'expression ne peut, à terme, qu'être découragée. Une recherche et une action dégagées tant des utopies tiers-mondistes que de l'isolement cartiériste, échappant au double écueil de la complaisance et de l'égoïsme sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. Tel est le sens de ce colloque.</p> <p>&nbsp;</p> </div> <div class="citation-container"> <div class="field--name-field-citation"> <p> <span>Pour citer ce contenu :</span> <br> Rony Brauman, Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme, 1 mars 1986, URL : <a href="https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/ni-tiers-mondisme-ni-cartierisme">https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/ni-tiers-mondisme-ni-cartierisme</a> </p> </div> </div> <div class="contribution-container"> <div class="field--name-field-contribution"> <p> <span>Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article,</span> vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site. </p> <a href="/fr/contribuer?to=3943" class="button">Contribuer</a> </div> </div> <drupal-render-placeholder callback="flag.link_builder:build" arguments="0=node&amp;1=3943&amp;2=reading_list" token="igYPcFeCI8kj9YsvqYRXu_ihrMEtax8s3hdcy0LfnN0"></drupal-render-placeholder><span class="field field--name-title field--type-string field--label-above">Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme</span> Sat, 01 Mar 1986 01:00:00 +0000 Charlene-01 3943 at https://msf-crash.org Contre le Tiers-mondisme https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/contre-le-tiers-mondisme <div class="field field--name-field-publish-date field--type-datetime field--label-inline clearfix"> <div class="field__label">Date de publication</div> <div class="field__item"><time datetime="1985-11-01T12:00:00Z" class="datetime">01/11/1985</time> </div> </div> <span rel="schema:author" class="field field--name-uid field--type-entity-reference field--label-hidden"><span lang="" about="/fr/user/62" typeof="schema:Person" property="schema:name" datatype="">Charlene-01</span></span> <span property="schema:dateCreated" content="1985-11-01T01:00:00+00:00" class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">ven, 11/01/1985 - 02:00</span> <div class="field field--name-field-tags field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/medias" property="schema:about" hreflang="fr">médias</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/famine" property="schema:about" hreflang="fr">famine</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/secheresse" property="schema:about" hreflang="fr">sécheresse</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/nouvel-ordre-economique-international" property="schema:about" hreflang="fr">Nouvel ordre économique international</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/tiers-mondisme" property="schema:about" hreflang="fr">tiers-mondisme</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/developpement" property="schema:about" hreflang="fr">développement</a></div> <div class="field__item"><a href="/fr/tags/effets-pervers-et-limites-de-laide" property="schema:about" hreflang="fr">effets pervers et limites de l&#039;aide</a></div> </div> <details class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper"> <summary role="button" aria-expanded="false" aria-pressed="false">Rony Brauman</summary><div class="details-wrapper"> <div class="field--type-entity-person js-form-wrapper form-wrapper field field--name-field-authors field--type-entity-reference field--label-hidden field__items"> <div class="field__item"> <article data-history-node-id="3221" role="article" about="/index.php/fr/rony-brauman" class="node node--type-person node--view-mode-embed"> <div class="node__content"> <div class="group-person-profil"> <div class="group-person-image-profil"> <div class="field field--name-field-image field--type-image field--label-hidden field__item"> <img src="/sites/default/files/styles/profile_image/public/2017-04/DSCF4256.jpg?itok=nCrBsaSM" width="180" height="230" alt="Rony Brauman" typeof="foaf:Image" class="image-style-profile-image" /> </div> </div> <div class="group-person-content"> <div class="group-person-firstname-lastname"> <div class="field field--name-field-firstname field--type-string field--label-hidden field__item">Rony</div> <div class="field field--name-field-lastname field--type-string field--label-hidden field__item">Brauman</div> </div> <div class="clearfix text-formatted field field--name-body field--type-text-with-summary field--label-hidden field__item"><p>Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).</p> </div> <div class="same-author-link"><a href="/index.php/fr/rony-brauman" class="button">Du même auteur</a> </div> </div> </div> </article> </div> </div> </div> </details> <div class="clearfix text-formatted field field--name-field-body field--type-text-long field--label-hidden field__item"><p>"Sachons-le : c'est parce que nous bouffons trop qu'ils crèvent". Ainsi se concluait le commentaire d'un reportage sur la famine en Ethiopie diffusé en janvier dernier à la télévision. Les images bouleversantes de ce document donnaient un retentissement particulièrement fort à cette idée par ailleurs bien répandue.</p> <p>Je m'étais rendu peu de temps auparavant sur ces hauts plateaux éthiopiens, où les équipes de Médecins Sans Frontières s'acharnaient à sauver ceux qui pouvaient l'être encore. J'y avais vu la détresse des hommes, la sécheresse, parfois des terres épuisées. Mais aussi la guerre et des techniques culturales archaïques.</p> <p>Des infrastructures quasi inexistantes, une indifférence, constante au fil des régimes, pour la paysannerie, une monnaie sans valeur, et des circuits de production et de distribution gérés par l'Etat apparaissaient, aux côtés de la sécheresse et de la guerre civile, comme des causes autrement significatives que ce système de vases communicants: ils sont trop maigres là-bas parce que nous sommes trop gros ici.</p> <p>Une telle tragédie ne peut provoquer qu'un réflexe: aider, secourir par tous les moyens. Et ce réflexe est le bon.</p> <p>Mais lorsque les bon sentiments se substituent à la compréhension des évènements, ou les déforment au nom d'une générosité hâtive, ils s'essoufflent, se fragilisent et deviennent pur conformisme.</p> <p>Le système d'explication par la spoliation des différences de richesse entre les pays, est devenu une évidence: l'ordre colonial, et son équivalent contemporain, le système économique mondial, feraient immuablement circuler les richesses du Sud vers le Nord, de la "périphérie" vers le "centre".</p> <p>Dans un monde où la quantité de richesses serait définitivement fixée, notre opulence ne serait que l'image en miroir de la détresse du Tiers-Monde, dont elle est responsable.</p> <p>Seule une révision globale de nos rapports, l'institution d'un "Nouvel Ordre Economique International" pourrait mettre un terme à ce déni de justice.</p> <p>Pourtant, plus de 80% des céréales sont produites dans le monde par les pays occidentaux, dont les habitants n'extorquent donc à personne ce qu'ils consomment.</p> <p>Pourtant les pénuries alimentaires que l'on observe en Afrique sont avant tout le fait d'un enclavement économique, d'une insuffisance d'adaptation technique, de l'absence de stratégies agricoles réalistes. C'est d'ailleurs ce que disent actuellement les responsables africains eux- mêmes<span class="annotation">Cf l'article du "Monde" du 11 mai 1985: "l'Afrique responsable de son propre malheur".</span>.</p> <p>Pourtant de nombreux pays dans le Tiers-Monde -de la Côte d'Ivoire à la Corée, du Vénézuela au Kénya ou à la Thaïlande- ont enregistré des succès. Même s'ils sont partiels, encore fragiles pour&nbsp;certains, les progrès sont réels. Ces pays ne font jamais la une de l'actualité, tant il est vrai qu'une bonne nouvelle n'est pas une nouvelle.</p> <p>Ils ont choisi des stratégies variées, et il serait hasardeux de chercher à élaborer un modèle à partir de leur observation. Mais ils ont en commun, avec de nombreux autres notamment en Asie, la caractéristique d'avoir ouvert leurs économies au monde extérieur, diversifié leurs activités, délaissé la rhétorique de tribune au profit du pragmatisme.</p> <p>L'enjeu fondamental, tant sur un plan pratique que moral, du développement des pays pauvres exige de se débarrasser de ces mythes, d' abandonner le paternalisme insidieux qui exclut de toute responsabilité sur leur propre histoire l'ensemble des citoyens du Tiers-Monde.</p> <p>Si nous entendons jouer un rôle positif dans le processus de développement, encore faut-il que nous sachions sur quels leviers agir. Un traitement approprié exige un diagnostic exact.</p> <p>L'idée que l'essentiel des causes du sous-développement réside dans le comportement inique et mercantile des pays industrialisés revient à privilégier les facteurs extérieurs aux pays concernés. Le mouvement tiers-mondiste, toutes tendances confondues, se retrouve largement autour de cette idée, et donc des propositions du "Nouvel Ordre Economique International".</p> <p>Fondées sur une apparente exigence de justice, les dispositions qu'il contient aboutiraient pourtant, si elles étaient appliquées, à un transfert de richesses des pauvres vers les riches, comme le montre un rapport du C.E.P.I.I.<span class="annotation">"Rapports Nord-Sud, mythes et réalités".</span>, et comme l'atteste l'exemple du pétrole.</p> <p>La solidarité est une valeur fondamentale, pour laquelle nous luttons de toutes nos forces. Elle n' a malheureusement jamais développé aucune société dans le monde.</p> <p>En refusant de réexaminer ses analyses à la lumière des réalités, le Tiers-Mondisme s'est enfermé dans ses propres mythes. La compréhension de problèmes aussi cruciaux que ceux du développement ne peut se contenter de ces approximations, d'un système d'explication qui brouille la vision au lieu de l'affiner.</p> <p>C'est parce que ce Tiers-Mondisme là est devenu un obstacle au développement que nous avons entrepris à partir de valeurs essentielles que nous partageons, de réfuter ses postulats.</p> <p>&nbsp;</p> </div> <div class="citation-container"> <div class="field--name-field-citation"> <p> <span>Pour citer ce contenu :</span> <br> Rony Brauman, Contre le Tiers-mondisme, 1 novembre 1985, URL : <a href="https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/contre-le-tiers-mondisme">https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/contre-le-tiers-mondisme</a> </p> </div> </div> <div class="contribution-container"> <div class="field--name-field-contribution"> <p> <span>Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article,</span> vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site. </p> <a href="/fr/contribuer?to=3945" class="button">Contribuer</a> </div> </div> <drupal-render-placeholder callback="flag.link_builder:build" arguments="0=node&amp;1=3945&amp;2=reading_list" token="L9CzPKu_tXyDkngeOhe-oyqo2tERiPsE3wvlQNkNo6w"></drupal-render-placeholder><span class="field field--name-title field--type-string field--label-above">Contre le Tiers-mondisme</span> Fri, 01 Nov 1985 01:00:00 +0000 Charlene-01 3945 at https://msf-crash.org Le tiers-mondisme contre le tiers-monde https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/le-tiers-mondisme-contre-le-tiers-monde <div class="field field--name-field-publish-date field--type-datetime field--label-inline clearfix"> <div class="field__label">Date de publication</div> <div class="field__item"><time datetime="1985-10-01T12:00:00Z" class="datetime">01/10/1985</time> </div> </div> <span rel="schema:author" class="field field--name-uid field--type-entity-reference field--label-hidden"><span lang="" about="/fr/user/62" typeof="schema:Person" property="schema:name" datatype="">Charlene-01</span></span> <span property="schema:dateCreated" content="1985-10-01T01:00:00+00:00" class="field field--name-created field--type-created field--label-hidden">mar, 10/01/1985 - 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Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).</p> </div> <div class="same-author-link"><a href="/index.php/fr/rony-brauman" class="button">Du même auteur</a> </div> </div> </div> </article> </div> </div> </div> </details> <div class="clearfix text-formatted field field--name-field-body field--type-text-long field--label-hidden field__item"><p>1985 demeurera sans doute dans la mémoire de l'humanité comme une année marquée du double sceau de la faim et de la solidarité. Réunies pour une grandiose kermesse de l'ère de l'électronique, dont la retransmission en direct dans le monde entier reste en elle-même un évènement, les plus grandes "pop-stars" de l'époque se sont mobilisées pour opposer à la famine le cran d'arrêt de la générosité. Les dizaines, voire les centaines de millions de dollars collectés ont permis de déclencher le plus vaste mouvement de solidarité jamais vu dans l'histoire de l'humanité.</p> <p>La vieille Europe qui grommelait à son habitude sur le chômage, l'inflation et les montants compensatoires se voyait jeter au visage les images insoutenables de ces enfants décharnés, dont le visage triangulaire de petit vieillard, le ventre ballonné, les gestes lents et le regard lourd lui apparaissaient un implacable réquisitoire contre elle-même, son inconscience, son égoïsme meurtriers.</p> <p>Il n'était pas question, lorsque la porte entrouverte par le gouvernement éthiopien a permis de découvrir cette tragédie, de s'interroger sur les responsabilités des uns et des autres: il fallait voler au secours de ceux qui pouvaient encore être sauvés, en mobilisant pour cela tous les moyens disponibles. Et il est certain que cet extraordinaire mouvement de générosité a permis de sauver des dizaines de milliers de vies humaines.</p> <p>Pourtant aujourd'hui, un an après le retour des pluies, et tandis que la plupart des pays sahéliens frappés par la sécheresse connaissent des récoltes satisfaisantes, voire excédentaires, l'Ethiopie renouvelle ses demandes d'aide alimentaire à un niveau équivalent à celui du pire moment de la sécheresse: 1,2 millions de tonnes sont demandés pour l'année 1986.</p> <p>Pourtant, alors qu'il est prouvé que la famine n'a pu atteindre cette intensité -un million de morts, selon la plupart des estimations- que par l'action délibérée du Derg (saccage de récoltes, saisie de bétail, interdiction des équipes de secours pendant 2 ans), son chef, le colonel Menguistu, continue de bénéficier d'un réel crédit auprès des responsables occidentaux, sinon de l'opinion publique. Malgré sa brutalité, sans équivalent ailleurs sur le continent, et sa politique de destruction systématique de tout tissu social susceptible d'échapper à son contrôle, ce gouvernement bénéficie d'une indulgence et d'un soutien réels, même si l'embarras est évident : le Directeur Général au Développement de la Commission des Communautés Européennes approuve les déplacements de population, comme "élément d'une stratégie à long terme en vue d'atteindre l'autosuffisance alimentaire", les Canadiens et les Italiens financent ces programmes de déportation qui répondent au doux nom de "resettlement", le "Collectif Espoir-Ethiopie"&nbsp;<span class="annotation">Ce collectif regroupe plusieurs ONG françaises, notamment Frères des Hommes, Terre Des Hommes, le CCFD et la Cimade.</span></p> <p>appelle à soutenir les efforts de ses partenaires éthiopiens pour une "Ethiopie verte". Et l'Ethiopie, après la récente signature de la nouvelle convention de Lomé, devient le premier bénéficiaire du 6éme FED. La famine de 1972-73 avait emporté le Négus. Le Colonel Menguistu sort, lui, renforcé de cette épreuve dont le coût humain aura probablement été au moins trois fois supérieur.</p> <p>La tragédie à laquelle nous assistons, et les réactions qu'elle suscite nous renvoient à une interrogation sur une certaine vision du tiers-monde élaborée en Occident. Ce cas extrême de décalage entre la réalité et les intentions affichées -développement égalitaire, auto-suffisance, affranchissement de la tutelle extérieure- vient jeter une lumière particulièrement crue sur un vif débat engagé au cours cette même année à l'occasion du colloque "le tiers-mondisme en question" organisé par la Fondation Liberté Sans Frontières.</p> <p>Le soutien à d'implacables tortionnaires ne poserait en effet pas de problèmes en soi s'il ne provenait de personnes engagées dans un combat pour une société plus juste, plus respectueuse des droits de l'homme, dont la sincérité ne saurait être mise en doute.</p> <p>Témoin du blocage de la réflexion sur les problèmes du Tiers-Monde et du développement, sur la nature et la spécificité des problèmes que l'on y rencontre, cet aveuglement en dit long sur l'importance de renouveler l'approche de ces questions et l'urgence d'en finir avec les mythes qui l'encombrent.</p> <p>La morale ne peut se substituer à la compréhension des choses, sous peine de se voir réduite à un conformisme stérile, dit Octavio Paz, montrant ainsi comment, drapée dans le manteau de la dignité, sûre de sa vertu, la bonne conscience progresse, indifférente à tout ce qui pourrait mettre en cause ses propres présupposés.</p> <p>Ainsi la famine qui sévit dans les pays africains est-elle présentée comme le résultat d'un ordre mondial dominé par les puissances industrielles faisant du tiers-monde un vaste réservoir de matières premières, utilisé de la façon la plus cynique pour le plus grand confort des nantis. Cette "causalité diabolique" <span class="annotation"><span>Pascal Bruckner, Le sanglot de l'homme blanc, éd. du Seuil.</span></span>qui attribue au Nord l'essentiel de la cause des malheurs du Sud, cette présentation du Tiers-Monde comme un vaste champ de ruines, où tous les efforts des peuples pour accéder à plus de justice buteraient contre un système mondial reproducteur du sous- développement, constituent l'essence même du discours tiers-mondiste, véhiculé par nombre de mouvements humanitaires et diffusé à la tribune des organisations internationales.</p> <p>L'une de ses conséquences les plus immédiates est de poser un regard plus que complaisant sur tous ceux qui, au nom des intérêts bien compris de leurs peuples, affichent la volonté de rompre avec cet ordre inique. Le prix payé par la population compte alors moins que la générosité de l'intention: là réside l'explication de cette étrange sollicitude manifestée envers des tyrans comme Pol Pot ou Menguistu. Que valent, en effet, aux yeux des tiers-mondistes, les erreurs de quelques uns face à un "système qui plonge les trois quarts de l'humanité dans la détresse et la pénurie" (Régis Debray)? Que signifient ces exactions, lorsqu'on les compare aux "goulags de la faim", au pillage méthodique du tiers-monde par les multinationales du Nord? De quelle morale internationale pourraient se réclamer ceux qui, ajoutent les tiers-mondistes, ont bâti leur prospérité sur le pillage colonial, ceux dont le "bonheur est payé quotidiennement par la destruction de (leurs) semblables" <span class="annotation">J. Ziegler, Vive le pouvoir! ou les délices de la raison d'Etat, Ed. du Seuil</span>?</p> <p>Signe de l'injustice fondamentale caractérisant les relations entre pays riches et " nations prolétaires", cause du marasme des situations alimentaire et agricole de nombreux pays, la détérioration des termes de l'échange est invoquée comme cause de l'échec de nombreuses expériences de développement : les pauvres se voient contraints de brader leurs matières premières à des prix chaque année plus bas, à des riches qui leur vendent toujours plus cher leurs produits manufacturés. Comment sortir d'une telle impasse autrement qu'en brisant ce cercle infernal. L'idée qu'"une grande partie de la guerre menée à la misère et à la faim se gagnera dans les pays développés" <span class="annotation"><span>J.M. Albertini, Mécanismes du sous-développement et développements, Ed. Ouvrières.</span></span>domine toute la réflexion sur le développement. D'où l'importance attachée au Nouvel Ordre Economique International, lieu de ralliement de tous ceux qui se réclament du combat pour une véritable justice planétaire.</p> <p>Or c'est sur un extraordinaire contresens que se fonde cette idée autour de laquelle se sont organisés d'innombrables conférences et colloques internationaux, avec pour résultat essentiel de masquer les véritables problèmes.</p> <p>L'un des points d'ancrage les plus forts du NOEI est le soutien aux cours mondiaux des produits de base, destiné précisément à remédier à la dégradation régulière de leur valeur.</p> <p>Cette demande, qui semble frappée au coin du bon sens, ne résiste en fait pas à l'examen: Elle se fonde implicitement sur l'idée que les produits primaires proviendraient en majorité du Sud, et les produits manufacturés du Nord, ce qui est faux. L'analyse des échanges internationaux <span class="annotation"><span>Rapports Nord-Sud, Mythes et réalités (1984), Centre de Prospective et d'Evaluation. (Ministère de l'Industrie et de la Recherche)</span></span>montre en effet que, en excluant le pétrole, les pays développés sont les principaux exportateurs de matières premières. A l'inverse, toujours hors énergie, les exportations de produits manufacturés des pays du Sud dépassent les exportations de produits primaires.</p> <p>Cela signifie que s'il était mis en application, le NOEI représenterait en fait un transfert de richesses des pauvres vers les riches, ce qui est l'inverse du but recherché. Mais au-delà même de la question de savoir qui produit et qui transforme, 2 points fondamentaux doivent être considérés:D'une part la notion même de détérioration des termes de l'échange ne correspond à aucune réalité observable sur un plan général. Les études qui en font état se fondent sur des périodes particulières, et des marchandises choisies: quand l'analyse porte sur la totalité des échanges et des pays, il devient impossible de repérer une tendance à long terme. D'autre part, lorsqu'elle existe, cette détérioration ne signifie pas en elle-même appauvrissement de celui au détriment duquel elle se produit: bien souvent au contraire, elle reflète une amélioration des techniques de production, c'est à dire de la productivité et des rendements, entraînant une baisse des prix et donc une détérioration des termes de l'échange, liée à un enrichissement global. L'exemple de l'électronique japonaise, dont les prix se sont littéralement effondrés au cours de ces dix dernières années, illustre bien ce phénomène. Le Japon a vu ses termes de l'échange se dégrader dans des proportions extraordinaires tout en connaissant un remarquable essor économique et social.</p> <p>Le raisonnement reste le même en Afrique, pour ce qui concerne par exemple la détérioration des prix agricoles. Au Burkina Faso, par exemple<span class="annotation">Jacques Lecaillon et Christian Morrisson, Politiques économiques et performances agricoles - Le cas du Burkina&nbsp;Faso - 1960-1983, textes du centre de développement de l'OCDE.</span>, le coton et l'arachide constituent les deux principales cultures de rente du pays (l'arachide est en fait pour l'essentiel auto-consommé): en 20 ans, avec une évolution semblable -défavorable- des termes de l'échange, les rendements de coton ont été multipliés par 6, la production par 13, tandis que l'arachide stagnait avec une production stable et des rendements à peine augmentés. Ce succès peut être attribué au "meilleur encadrement des producteurs, aux variétés de coton planté, aux progrès dans l'utilisation d'engrais et d'équipements(…).De plus, la commercialisation du coton est bien, organisée." (op. cit.)</p> <p>Le revenu monétaire de ces paysans, en termes de biens manufacturés a été multiplié par 10 en 20 ans, alors que simultanément les termes de l'échange se dégradaient. Il va de soi que cette évolution ne saurait résister à une dépréciation soutenue. Mais l'on en vient ici à un autre enjeu: celui de la diversification des productions, comme réponse à la fragilité des économies mono- exportatrices.</p> <p>D'une manière plus générale, les principes du NOEI sont révélateurs d'une conception du développement que les leçons de l'expérience viennent remettre fondamentalement en cause. Les grandes lignes, exposées par J.M. Albertini (op. cité) sont les suivantes:</p> <p>Le NOEI reconnaît et affirme la souveraineté "entière et permanente des états", avec le droit à la nationalisation sur toutes les matières premières et activités se trouvant sur leur territoire.<span class="annotation">Souligné par l'auteur</span></p> <p>Il proclame que cette souveraineté doit aller de pair avec une interdépendance croissante qui établira:Des prix stables et rémunérateurs pour tous les produits de base; des accords à long terme entre pays producteurs et pays consommateurs;l'accès de tous aux ressources communes de l'humanité (…)</p> <p>Il demande que l'on établisse une vraie solidarité capable de compenser les infériorités actuelles et les spoliations coloniales et néo-colonialistes.(…)<span class="annotation">Souligné par l'auteur</span></p> <p>Pur exercice de rhétorique à l'usage des forums internationaux, le NOEI serait en fait sans importance, s'il ne venait apposer le sceau de la respectabilité et de la rigueur à la thèse sur lesquelles il repose:</p> <p>C'est la spoliation des pays du tiers monde qui a permis aux nantis de bâtir hier leur richesse, et d'imposer aujourd'hui leur ordre. C'est donc sous l'angle de la réparation d'une dette historique que doit s'envisager la coopération. L'objectif premier de cette coopération doit être la remise en cause d'un système à l'intérieur duquel il n'existerait point de salut, les échanges entre riches et pauvres ne pouvant que creuser l'écart qui les sépare.</p> <p>Yves Lacoste<span class="annotation"><span>Contre les anti-tiers-mondistes, et contre certains tiers-mondistes, Ed. La Découverte.</span></span>fait justice de cette thèse de la richesse par le pillage en rappelant que l'histoire compte bien d'autres cas d'accaparement de richesses par des groupes conquérants (Arabes, Mongols par exemple) sans que ceux-ci ne jouent pour autant le rôle de la bourgeoisie européenne depuis la fin du Moyen-Age.</p> <p>Les cas, bien réels, de pillage, ne résument pas l'entreprise coloniale qui, après bilan, se trouve être en fait plus un fardeau économique qu'un tremplin, comme l'a montré, en ce qui concerne l'ex-empire colonial français, Jacques Marseille <span class="annotation">Empire colonial et capitalisme français-Histoire d'un divorce, Ed. Albin Michel.</span>.</p> <p>Fondé sur des bases historiques pour le moins fragiles, le NOEI est le prolongement de théories élaborées dans les années 50 par des économistes latino-américains.</p> <p>Les concepts de détérioration des termes de l'échange et de stratégies protectionnistes de substitution d'importations, développés par les théoriciens de la "dépendance" derrière Raoul Prebisch, ont en effet connu rapidement un retentissement considérable: après la CEPAL (Commission Economique Pour l'Amérique Latine), sanctuaire du "développementalisme" dont l'influence sur les politiques économiques d'Amérique latine dans les années 50 et 60 a été déterminante, ces analyses se trouvent à l'origine de la création de la CNUCED et de l'ONUDI, du projet de NOEI, et de façon plus large, inspirent l'ensemble du courant tiers mondiste.</p> <p>L'approche structurale, autre école de pensée influente, qui doit beaucoup aux "étapes de la croissance" de Rostow, se fonde sur un classement des pays selon un certain nombre de caractéristiques (situation géographique, taille , ressources naturelles, part de l'agriculture dans le revenu global etc…) et sur la nécessité d'apport de capital extérieur pour répondre aux besoins d'épargne et d'équilibre de balance des paiements (théorie des "deux gaps"): l'aide financière, les sources de capital extérieur y jouent un rôle important <span class="annotation">Helen Hugues. Développement, les leçons de l'expérience. Centre d'études du développement, Université Nationale d'Australie</span>.</p> <p>L'école structurale, et celle de la "dépendance" ont de nombreux points communs et sont venues se renforcer mutuellement. Des catégories telles que "pays les moins avancés", "pays exportateur de produits de base", "pays sans accès à la mer" se sont répandues, venant en quelque sorte confirmer l'idée que la fonction du système international en vigueur est de renforcer les privilèges des uns au prix de l'aggravation du handicap des autres: les pays du Sud sont entrés dans le combat contre le sous-développement avec "une main attachée dans le dos".</p> <p>Avec des auteurs comme Chenery, Hirschmann, ces deux courants se rassemblent autour d'un schéma de développement axé sur une stratégie d'import substitution. Comme le note Jean Marie Gankou <span class="annotation"><span>Echange et développement, l'économie camerounaise, Ed. Economica.</span></span>"l'expérience de l'Amérique Latine a montré que ce type d'industrie accroît la dépendance du pays vis-à-vis de l'extérieur et qu'à long terme leurs effets d'entraînement (s'il y en a) sur l'économie tendent vers un plafonnement".</p> <p>L'évolution très contrastée qu'ont connu des pays partant de situations économiquement voisines vient en outre affaiblir considérablement l'idée selon laquelle le système de l'échange inégal, l'asymétrie Nord-Sud sont des obstacles infranchissables pour de jeunes nations fragiles.</p> <p>Il y a trente ans la situation alimentaire de nombreux pays d'Asie était comparable à celle des pays sahéliens d'aujourd'hui. Le taux de mortalité infantile, indice le plus fiable pour juger de l'évolution sociale d'un pays, était le même en Corée et au Mali. La situation du sous-continent indien était tragique, et tous prévoyaient pour sa population un avenir de famine et de misère. Le spectaculaire renversement de tendance observé en l'espace d'une génération montre qu'il n'y a pas de fatalité, de quelque nature qu'elle soit, de la misère et du sous-développement.</p> <p>A la même époque, l'Afrique au sud du Sahara, pratiquement auto-suffisante sur le plan alimentaire, produisait 95% de sa nourriture. Les vastes étendues disponibles, et la faible densité de population étaient autant de facteurs lui permettant d'envisager l'avenir avec confiance. C'est l'inverse qui s'est produit, avec, au long de ces vingt cinq dernières années, une montée continue de la dépendance alimentaire: "dans les 24 pays les plus affectés par la sécheresse, la moyenne annuelle de la production céréalière a diminué d'environ 2% par an" <span class="annotation">Banque Mondiale, Un programme d'action concertée pour l'Afrique au Sud du Sahara, 1984 .</span>.</p> <p>L'évolution de l'Asie rurale et des nouveaux pays industrialisés (particulièrement Corée du Sud et Taïwan), mais également de plusieurs pays d'Afrique qui ne font jamais la "une" de la presse, comme le Cameroun, le Kenya, la Côte d'Ivoire montrent en fait l'inanité de la thèse selon laquelle les échanges internationaux pénalisent les faibles pour le plus grand bénéfice des "forts". L'examen de pays ayant opté pour la fermeture, au nom du principe de développement auto- centré, tel la Tanzanie, montre a contrario dans quelle situation -paradoxale en apparence- de dépendance alimentaire et d'endettement ils se trouvent.</p> <p>"Il est désormais hors de doute que les rares pays, en particulier les 4 pays d'extrême -Orient (Taïwan , HK, Corée , Singapour) … qui se sont tournés sans tarder vers une stratégie de promotion des exportations en ont tiré d'immenses profits; cela ne peut échapper qu'à ceux qui préfèreraient les préjugés aux données empiriques ou à ceux qui tiennent en mépris la stratégie de promotion des exportations parce qu'ils assimilent la poursuite de cette stratégie à des régimes réactionnaires"<span class="annotation">Jagdish N. BHAGWATI, Asian development review, vol. 2, N°1, 1984.</span>.</p> <p>On explique souvent, dit Bernard Nezeys <span class="annotation">Commerce international, croissance et développement, Ed. Economica.</span>, que la dépendance se mesure à l'aune de l'intégration à l'économie internationale et au volume des capitaux étrangers dans le pays concerné. C'est exact, ajoute-t-il, mais c'est aussi oublier que le sous-développement et l'extrême pauvreté sont des facteurs de dépendance dont les effets humains sont autrement plus sensibles. "Les pays dont l'économie est repliée sur elle-même ont généralement une croissance moins forte, ont plus de mal à s'adapter aux chocs et connaissent des problèmes d'endettement plus graves que les pays à économies plus ouvertes" souligne la Banque Mondiale dans son rapport 1984.</p> <p>Si l'ouverture au monde n'est pas une garantie de réussite, elle en est à l'évidence une condition impérative. Du moins si l'on prend la peine d'observer sans idées préconçues la réalité. Sans céder pour autant au fétichisme du taux de croissance, il n'est plus possible d'ignorer que c'est "dans les pays qui ont connu la croissance économique la plus rapide, que les approvisionnements vivriers ont le plus progressé, soit du fait de la production intérieure, soit grâce à leurs moyens accrus de financer l'importation de denrées alimentaires" <span class="annotation">Edouard Saouma, in La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture, FAO 1984.</span>.</p> <p>Il est pourtant frappant de voir la désinvolture avec laquelle le mouvement tiers-mondiste balaye ces objections: tout en continuant à répéter des slogans aussi surréalistes que "la vache du riche mange le grain du pauvre" <span class="annotation">Cf sur ce sujet la brochure de la Fondation Liberté Sans Frontières: La vache du riche mange le grain du riche, Sylvie Brunel.</span>, on y condamne sans appel les pays ayant connu un essor économique important, en invoquant deux types d'objections, qui ne sont d'ailleurs pas mutuellement exclusives: ou bien il s'agit de cas tellement particulier qu'il serait impossible d'en tirer une quelconque leçon, le moindre enseignement susceptible de profiter à d'autres. (Singapour et Hong-Kong, villes-états; Corée du Sud, pays coupé en deux et massivement aidé pour des raisons politiques…)ou bien sont systématiquement mises en avant les atteintes aux droits de l'homme dans ces pays, et l'effroyable coût social de ce développement par ailleurs considéré comme inégalitaire.</p> <p>Si l'essor économique d'un pays ne saurait justifier aucune atteinte aux droits de l'homme, il faut relever qu'ici ces atteintes sont imputées au système économique, et fondent sa condamnation sans appel (l'impitoyable loi du profit), alors qu'ailleurs elles sont soit ignorées, soit comparées aux bienfaits présents ou futurs, réels ou supposés, que l'Etat fournit à sa population.</p> <p>Avec une distance toujours aussi grande par rapport à la réalité, le discours tiers-mondiste ajoute, à toutes les autres causes de pénurie et de disette, le développement inconsidéré de cultures d'exportation réalisé au détriment des cultures vivrières, là encore pour le seul bénéfice des occidentaux.</p> <p>Cet autre indice de la domination néo-coloniale qui caractérise les rapports Nord-Sud perd beaucoup de sa force lorsque l'on observe l'évolution des cultures d'exportation en Afrique: après avoir poursuivi dans les années 60 l'expansion amorcée à l'époque coloniale, les exportations agricoles de l'Afrique connaissent dans leur vaste majorité un grave déclin depuis les années 70. La FAO estime que les exportations agricoles ne représentaient en 1981 que 82% de ce qu'elles étaient au cours de la période 1969-71. Ce qui fait dire à J.Giri, compte tenu de l'augmentation de plus de un tiers de la population entre temps, que "chaque africain n'exporte au début des années 1980 que 60% de ce qu'il exportait il y a une dizaine d'années (…) et aujourd'hui probablement moins de la moitié".<span class="annotation">Jacques Giri, L'Afrique en panne, Ed. Karthala.</span></p> <p>D'une manière générale, contrairement à ce qui se dit souvent, les cultures vivrières et d'exportation évoluent dans le même sens, les premières bénéficiant de l'amélioration des techniques (irrigation, intrants), et des circuits de commercialisation nécessaires pour le développement des dernières. Et lorsque celles-ci chutent, elles ne sont pas remplacées par des cultures de subsistance. L'effondrement de la production de bananes, de sisal, d'huile de palme, pour citer des sources importantes de richesse de l'Afrique il y a 20 ans, ne s'est pas accompagné d'un essor parallèle de productions vivrières. Et s'il est vrai que certaines d'entre elles ont vu leurs termes de l'échange se dégrader au cours des années 70, cela n'est pas suffisant pour expliquer cette chute, car la production a été reprise par d'autres pays, qui n'échappent pas à ce phénomène.</p> <p>J. Giri estime que "si l'Afrique avait simplement maintenu sa part du marché au point le plus haut atteint, elle aurait encaissé en 1984 de l'ordre de trois milliards de dollars supplémentaires".<span class="annotation">Op. Cit.</span></p> <p>Le butoir qu'oppose la réalité au discours tiers-mondiste, et les disparités d'évolution observées au "Sud" remettent en question le concept même de tiers-monde en tant qu'entité aux intérêts solidaires. Les guerres qui le déchirent, les intérêts qui le divisent rendent stérile l'exercice qui consiste à le recréer de façon volontariste à mesure qu'il se dissout.</p> <p>La remise en cause du concept lui-même a pour première conséquence la remise en cause du caractère spécifique des problèmes de développement. Yves Lacoste, qui réfute systématiquement dans son dernier livre<span class="annotation">Op. Cit.</span>toutes les thèses économiques qui structurent le discours tiers-mondiste, craint qu'en niant la validité du concept on ne disqualifie en même temps&nbsp;l'ensemble des idées généreuses qui lui ont été associées.</p> <p>Sans doute le risque existe-t-il, mais il vaut d'être encouru pour plusieurs raisons: d'abord parce qu' à laisser la générosité sociale se fourvoyer dans cette impasse, on s'expose à la décourager totalement. Ensuite parce que le tiers-mondisme ne peut plus prétendre incarner l'idéal de justice dont il se réclame, pour avoir soutenu trop de bourreaux au nom de l'avenir radieux qu'ils annonçaient, et pour le faire encore, en Ethiopie ou ailleurs. Enfin, et surtout, parce que loin d'éclairer le problème, il l'obscurcit, en gommant des différences qui constituent les éléments les plus précieux pour comprendre.</p> <p>C'est au prix de l'abandon de ces mythes qui brouillent la vision, et d'un effort de compréhension lucide que l'on peut parvenir à mesurer les véritables enjeux. L'évolution des mentalités en Afrique est à cet égard encourageante: "La crise a pour première cause le refus des gouvernements africains de traiter l'agriculture comme la pierre angulaire du développement", disait-on lors de la rencontre des ministres de l'économie africains organisée en mai1985 sous l'égide de la Commission Economique pour l'Afrique (CEA) à Addis.</p> <p>Le défi que doit aujourd'hui relever le continent africain pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouve est d'une telle ampleur qu'il impose de se débarrasser du "prêt-à-porter idéologique" qui a trop souvent tenu lieu de réflexion. "Vingt ans de "socialisme africain" d'un côté et dix ans de collectivisme de l'autre ont amplement prouvé que le monde paysan, ici comme ailleurs, se rebelle sitôt qu'idéologie et bureaucratie s'allient pour brider son libre arbitre" <span class="annotation">Jacques de Barrin, Le monde, 11 mai 1985.</span>.</p> <p>Le doublement de la population au cours des vingt cinq dernières années, ôte à l'Afrique cette caractéristique d'être le continent des grands espaces, lieu privilégié d'une agriculture itinérante: en l'absence d'évolution parallèle des techniques culturales, l'augmentation de la production se fait d'abord par une extension des surfaces cultivées puis, en raison de l'espace désormais limité, par diminution des temps de jachère. Le temps nécessaire pour la reconstitution des sols ne peut plus être respecté, tandis que le surpâturage et la déforestation progressent, venant à leur tour aggraver la dégradation des sols. Jacques Giri parle à ce sujet de "désertification intérieure", beaucoup plus préoccupante à ses yeux que l'avancée du désert, car située au cœur même des pays sahéliens.</p> <p>La dette extérieure, qui représente 5 mois en moyenne de produit National, et l'absence d'épargne viennent se surajouter à cette situation accablante, qui ne connaîtra pas de traitement correct si le diagnostic exact n'est pas établi et accepté.</p> <p>La stagnation des techniques culturales et l'insuffisance de l'encadrement sont les problèmes essentiels, déjà soulevés par Pierre Gourou<span class="annotation">Terres de bonne espèrance, le Monde Tropical, Ed. Plon.</span>, trop longtemps négligés. L'alphabétisation, en dehors de laquelle il est illusoire d'espérer une réelle circulation de l'information, donc une amélioration durable de "l'encadrement des hommes", est un enjeu fondamental.</p> <p>Gilbert Etienne <span class="annotation"><span>Le développement rural en Asie, Ed. PUF-Iedes</span></span>a montré l'importance et l'efficacité des stratégies d'attaque "indirecte" de la pauvreté: amélioration des techniques, utilisant à la fois "l'ancien et le nouveau avec d'une part les pompes, les semences sélectionnées, les engrais chimiques et les pesticides, d'autre part, les labours à l'araire, les semis et sarclages à la main, le battage traditionnel.</p> <p>Le désenclavement de régions isolées est indispensable pour fluidifier la circulation des hommes et des biens, permettre à des régions excédentaires de commercialiser leurs productions et vendre à d'autres qui se trouvent déficitaires. Ce processus suppose un recul de l'économie dite de subsistance, ou informelle, au profit de l'économie monétaire, et donc une remise en cause de modes de vie traditionnels. Nombre de ceux qui ont parcouru l'Afrique ces dernières années se sont déclarés frappés par les profonds changements survenus dans les modes de vie en l'espace de moins d'une génération. L'appauvrissement relatif du continent tire ce changement vers le bas, sans entraver sa progression.</p> <p>Le défi qui s'offre à l'Afrique et à ses amis est aujourd'hui d'inverser la tendance: le développement économique et social ne peut se passer d'une remise en cause qu'il est nécessaire d'assumer. La question ne devrait plus porter aujourd'hui sur la pertinence de cette évolution, mais sur la façon de la maîtriser au mieux des intérêts de la population.</p> <p>La "révolution verte" a trop souvent été condamnée au nom des disparités sociales qu'elle induisait et de la dépendance à l'égard de l'étranger qu'elle faisait apparaître: il faut en effet importer, et payer en devises, les engrais et pesticides, investir, donc s'endetter. Mais cette attitude revient à condamner la création d'une entreprise sous prétexte qu'elle ferait apparaître un nouveau lieu d'exploitation.</p> <p>A ceux qui objecteraient que le paysan africain ne se transformera pas en exploitant agricole, que l'"Homo Œconomicus" n'existe pas en Afrique, on peut opposer l'histoire suivante, relevée dans le Japan Times du 18 Août 1815, témoin de la déception d'un homme d'affaires australien:</p> <p><em>"Sur un plan strictement commercial, je regrette d'avoir à le dire, le Japon ne jouit pas de la réputation de faire les choses au mieux. La médiocre qualité des produits, l'irrégularité, et le laissez-aller montré dans les expéditions de marchandises sont une source de perpétuel tracas... J'ai vite perdu toute illusion sur votre main d’œuvre bon marché lorsque je l'ai vue au travail. Certes vos ouvriers sont peu payés, mais le résultat ne vaut guère mieux; à voir vos hommes au travail, j'ai le sentiment que vous formez une race très nonchalante pour qui le temps ne compte pas. Quand je m'en suis ouvert à certains patrons, ils m'ont fait savoir qu'il était impossible de changer des habitudes qui font partie du patrimoine national."</em></p> <p>C'est au prix de cet effort, dans lequel les pays industriels ont un rôle important à jouer, que sera assuré le développement de l'agriculture, indispensable au développement général: "Parmi les pays en développement qui ont connu une croissance agricole rapide, la grande majorité ont également fait de grands progrès dans le domaine de l'industrie et dans toute l'économie en général. Là où l'agriculture n'a guère progressé, le reste de l'économie a stagné"...</p> <p>L'absence de panacée, de solution clés en main, aux problèmes du monde restera sans doute la grande leçon de ces trente dernières années. Partout où il fait sentir ses effets, le développement progresse par "grignotage", selon l'expression de Gilbert Etienne: grignotage de la pauvreté, des traditions, des privilèges, mouvement que l'Etat doit favoriser, mais qui ne peut venir que de la société. C'est dans le libre arbitre, la liberté de conscience, de mouvement et d'action des individus que se trouve la source d'énergie de ce mouvement de la société.</p> <p>La coopération internationale doit rendre matériellement possible, par l'aide financière, le crédit, une assistance technique de haut niveau, la mise en œuvre de cette stratégie. Elle ne devrait cependant jamais oublier que l'Afrique attend d'elle "qu'elle partage d'une manière courageuse la Démocratie et la Liberté" <span class="annotation">Jean-Dick Lobe, Lettre du Forum pour l'Indépendance et la paix.</span>.</p> <p>Saura-t-elle s'en donner les moyens?</p> <p>&nbsp;</p> </div> <div class="citation-container"> <div class="field--name-field-citation"> <p> <span>Pour citer ce contenu :</span> <br> Rony Brauman, Le tiers-mondisme contre le tiers-monde, 1 octobre 1985, URL : <a href="https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/le-tiers-mondisme-contre-le-tiers-monde">https://msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/le-tiers-mondisme-contre-le-tiers-monde</a> </p> </div> </div> <div class="contribution-container"> <div class="field--name-field-contribution"> <p> <span>Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article,</span> vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site. </p> <a href="/fr/contribuer?to=3946" class="button">Contribuer</a> </div> </div> <drupal-render-placeholder callback="flag.link_builder:build" arguments="0=node&amp;1=3946&amp;2=reading_list" token="euErg0Dag00IJiLEAXp5lZgM2AMvleQ1pOz_QzAwN2o"></drupal-render-placeholder><span class="field field--name-title field--type-string field--label-above">Le tiers-mondisme contre le tiers-monde</span> Tue, 01 Oct 1985 01:00:00 +0000 Charlene-01 3946 at https://msf-crash.org